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Cameroun - Ruben Um Nyobé : un rôle irremplaçable

D 24 novembre 2012     H 05:09     A Enoh Meyomesse     C 0 messages


Nous publions un article d’Enoh Meyomesse, fondateur de l’association nationale des écrivain camerounais, qui est dans les geôles de Paul Biya depuis maintenant onze mois pour des accusations aussi fallacieuses que grotesques. De nouveau Afriques en lutte réaffirme son entière solidarité et exige sa libération immédiate.

Bien peu nombreux sont les Camerounais qui apprécient, à
sa juste valeur, le rôle déterminant que Ruben Um Nyobé a
joué comme catalyseur des indépendances en chaîne des
anciennes colonies d’Afrique noire, tout au long de 1960. Il n’est
perçu que comme le véritable père de l’indépendance du
Cameroun, sans plus, titre qu’Ahmadou Ahidjo, malgré une
puissante propagande et une répression féroce de vingt-quatre
longues années, n’est pas parvenu à lui ravir. Et pourtant, sans
lui, point d’indépendance au Cameroun en 1960, ni au Togo qui
bénéficiait du même statut international, ni au Sénégal, en Côted’Ivoire,
au Dahomey (Bénin), au Tchad, au Gabon, Congo-
Brazzaville, en RCA, etc. De même, sans lui, point de réunification
du Cameroun le 1er octobre 1961, la preuve en est que le Togo,
qui avait été divisé comme notre pays, n’a pas été reconstitué,
même partiellement comme l’a été le Cameroun. La partie du
Togo, placée sous administration britannique, a été définitivement
incorporée au Ghana. Dans le pays, Sylvanus Olympio
(l’équivalent de Ruben Um Nyobé) ne s’était pas véritablement
engagé pour la réunification, même si lui, pour son bonheur, est
parvenu à conquérir le pouvoir et à l’exercer avant d’être
assassiné par Étienne Eyadema, devenu plus tard Gnassingbé
Eyadema.

Non à l’Union française

Tout commence par l’opposition catégorique de Ruben Um Nyobé
au projet d’intégration pure et simple du Cameroun dans le grand
ensemble créé par la France. Il s’agissait pour le gouvernement
français de passer outre le statut de territoire sous tutelle des
Nations unies et d’en faire tout bonnement un territoire colonial
français au même titre que la Haute-Volta (Burkina Faso), le
Sénégal, le Soudan français (Mali), le Dahomey (Bénin),
l’Oubangui-Chari (RCA), etc.

Dans cette optique, la citoyenneté française avait été accordée
aux Camerounais par la loi Lamine Guèye, du 7 mai 1946. Celui-ci
fut député du Sénégal à l’Assemblée constituante française, élu le
21 octobre 1945 en même temps qu’Alexandre Douala Manga Bell
au Cameroun. C’est ce qui explique également le fait que des
Camerounais, au même titre que les ressortissants des autres
territoires français d’Afrique continentale et de Madagascar, se
sont retrouvés au Parlement français : Paul Soppo Priso, Kemajou
Daniel, Ahidjo Ahmadou, Pierre Votovo, Okala Charles, Nyoya
Arouna, André-Marie Mbida, Alexandre Douala Manga Bell, etc.
Ruben Um Nyobé aura bataillé farouchement contre cette
absorption du Cameroun, faisant inlassablement prévaloir la
spécificité de notre pays au sein du sous-ensemble politique que
constituait l’Afrique équatoriale française (AEF), avec pour
capitale Brazzaville.

L’action opiniâtre du leader de l’UPC avait été, à n’en pas douter,
à l’origine du fait que le gouvernement français s’était abstenu
d’incorporer des Camerounais en son sein, ainsi qu’il le faisait
pour de nombreux autres Africains : Blaise Diague et Léopold
Sédar Senghor du Sénégal, Félix Homphouët-Boigny de Côted’Ivoire,
Modibo Keita du Soudan français (Mali), etc.
L’opposition à l’intégration du Cameroun dans l’Union française
menée par Ruben Um Nyobé, une fois momentanément
récupérée par André-Marie Mbida au lendemain de la dissolution,
par décret du gouvernement français, en juillet 1955, de l’UPC,
avait permis à ce dernier de se faire aisément élire député à
l’Assemblée nationale en janvier 1956, contre le colon le plus
nuisible et le plus puissant du Cameroun, Louis-Paul Aujoulat.
André-Marie Mbida avait axé sa campagne sur les thèmes que
développait Ruben Um Nyobé, lui-même réduit à la clandestinité
suite à l’interdiction de l’UPC et avait ainsi conquis le coeur des
Camerounais dans la circonscription électorale au Sud Cameroun
dans laquelle il s’était porté candidat.

Non à la loi cadre Defferre du 23 juin 1956

1954. Après avoir mené, pendant neuf longues années, la guerre
contre Ho Chi Minh en Indochine et l’avoir perdue de manière
humiliante en juin, lors de la débâcle de Dien Bien Phu, le
gouvernement français avait finalement consenti à accorder
l’indépendance à l’Indochine, l’une de ses colonies d’Asie.
Tout juste cinq mois plus tard, le 1er novembre 1956, les
Algériens avaient déclenché, à leur tour, leur guerre
d’indépendance.

1955. Des maquis voient également le jour en Tunisie et au
Maroc, toujours pour accéder à l’indépendance.

1956. Le gouvernement français ramène, de Madagascar où il
l’avait exilé pour cause de revendication d’indépendance, le roi du
Maroc, Mohamed V, grand-père de l’actuel souverain et libère
après dix ans de prison, Habib Bourguiba, le leader
indépendantiste de Tunisie. Les peuples marocain et tunisien
étant déjà irrémédiablement acquis à l’indépendance, il n’y avait
plus rien d’autre à faire que de la leur accorder. Ce qui fut fait
cette année-là.

Cette série d’événements, totalement inattendus, avait provoqué
une grande effervescence en Afrique noire et à Madagascar au
point que l’Élysée fut contraint d’offrir également à cette partie de
l’Union française, quelque chose qui ressemblerait à
l’indépendance, sans toutefois l’être. C‘est ainsi que fut votée la
loi-cadre Defferre, le 23 juin 1956. Que prévoyait-elle ?
- 1) L’octroi du pouvoir législatif aux assemblées
territoriales d’Afrique noire et de Madagascar.
- 2) La constitution de gouvernements locaux au sein
de l’union, dépourvus toutefois de politique extérieure,
de défense (pas d’armée autre que française) et
d’indépendance monétaire, la banque de France
demeurant la banque centrale, et le franc des colonies
françaises d’Afrique (CFA), la monnaie en vigueur.
C’est ce que l’on avait baptisé poliment l’« autonomie interne ».

La réaction de Ruben Um Nyobé ne s’était pas fait attendre,
suivie timidement par quelques autres leaders politiques
camerounais parmi lesquels l’un des plus en vue de l’époque,
Paul Soppo Priso, président de l’Assemblée territoriale du
Cameroun (Atcam) depuis avril 1954 : « Non à l’autonomie
interne, Oui à l’indépendance ». Ruben Um Nyobé et l’UPC
avaient mené une campagne tellement efficace, contre la loicadre
Defferre, que tout le Sud Cameroun l’avait rejetée. A
l’époque, il y avait un vin rouge dont raffolaient les Camerounais :
le Kiravi. Ils le transformèrent de la manière suivante : Kamerun,
International, Refuse Autonomie, Veut Indépendance.

En dehors du Cameroun, seuls Léopold Sedar Senghor du
Sénégal et Djibo Bakary du Niger en tant que leaders politiques
les plus en vue, et naturellement les étudiants africains en France
regroupés au sein de la FEANF (Fédération des étudiants
d’Afrique noire en France), partageaient la même opinion que
Ruben Um Nyobé. Ensemble, ils avaient dénoncé vigoureusement
la tromperie que constituait la loi-cadre pour les Africains et
avaient révélé que la fameuse « autonomie interne » (à la faveur
de laquelle André-Marie Mbida allait devenir, quelques mois plus
tard, le tout Premier ministre du Cameroun sous administration
française) ne signifiait guère une étape transitoire vers
l’indépendance, mais plutôt son refus pur et simple par le
gouvernement français.

L’histoire africaine s’accélère

Le déclenchement de la guerre de libération nationale, dans la
nuit du mardi 18 au mercredi 19 décembre 1956, a été l’acte
politique le plus courageux, le plus audacieux et le plus décisif de
Ruben Um Nyobé pour obtenir la fin de la colonisation. Tout
comme ce type de guerre avait abouti à l’indépendance de
l’Indochine, de la Tunisie, du Maroc, de l’Algérie, des États-Unis
d’Amérique, de l’Angola, du Zimbabwe, du Mozambique, etc., la
guerre que déclencha Ruben Um Nyobé aboutit à la proclamation
de l’indépendance trois ans plus tard, seulement, à savoir le 1er
janvier 1960. Ce n’est pas tout, elle a provoqué celle de tous les
autres territoires coloniaux français d’Afrique noire et de
Madagascar, tout au long de l’année 1960.

Comment les choses se sont-elles déroulées ? Tout d’abord, le
gouvernement français avait compris, au lendemain de la nuit du
18 au 19 décembre 1956, que le Cameroun était désormais
perdu, au même titre que l’Indochine, la Tunisie et le Maroc. Il
avait par conséquent définitivement abandonné son projet
d’incorporer le pays dans l’Union française, c’est-à-dire de lui faire
perdre son statut de territoire sous tutelle des Nations Unies
appelé à accéder, au bout d’une période plus ou moins longue, à
l’indépendance. Il constatait, en outre, que Ruben Um Nyobé le
prenait de vitesse et mettait de ce fait un terme aux illusions
diplomatique auxquelles se livrait avec succès, jusque-là, l’Onu et
qui visait à ne jamais fixer quelque date que ce soit pour la levée
de la tutelle, autrement dit, pour l’indépendance.

En effet, sur quoi la guerre de Ruben Um Nyobé déboucherait elle
 ? Sur une proclamation unilatérale de l’indépendance par les
Camerounais, et ce serait au détriment de la France ou, dans le
meilleur des cas, sur des pourparlers ardus tels ceux qui avaient
conduit le gouvernement français à négocier en position
défavorable en Indochine, au Maroc et en Tunisie.
Face à cette alternative, catastrophique pour lui, il n’avait plus
qu’une seule solution, prendre à son tour de vitesse Ruben Um
Nyobé et l’ensemble des Camerounais en anticipant
l’indépendance dont il venait de reconnaître le caractère
inéluctable. Pour tout dire Ruben Um Nyobé, en déclenchant la
guerre, avait accéléré considérablement l’histoire. En effet, dans
l’esprit du gouvernement français, avant la nuit du 18-19
décembre 1956, si jamais il s’était avéré impossible d’annuler le
statut international du Cameroun, l’indépendance ne pouvait être
envisagée que vers… 1980, voire 1990. Par sa guerre, Ruben Um
Nyobé, était en train de transformer le Cameroun, à son tour, en
boulet colonial, mais cette fois-ci en Afrique noire. Il fallait se
débarrasser de ce territoire au plus vite, la guerre ayant déjà
gagné le Mungo, le pays Bamiléké et le pays Banen, elle n’allait
faire que s’étendre.

La suite, on la connaît. André Marie Mbida, qui était opposé à une
indépendance à très court terme, a été limogé de ses fonctions
de Premier ministre. A sa place a été désigné Ahmadou Ahidjo à
qui Jean Ramadier a fait miroiter le poste de Premier ministre
d’abord, puis celui de président de la République. C’est lui qui lira
le discours d’indépendance le vendredi 1er décembre 1956.

Guinée Conakry : et pourquoi pas nous ?

Mai 1956, Charles de Gaulle arrive au pouvoir. C’est un adversaire
irréductible de la constitution de 1946 qui avait donné naissance
à l’Union française. Il rédige de ce fait une nouvelle constitution
qui remplace l’Union française par la Communauté française et
organise, pour son adoption, un référendum sur toute l’étendue
de l’Union le 28 septembre 1958.

Le Cameroun, jouissant, grâce à l’opiniâtreté de Ruben Um
Nyobé, d’un statut particulier au sein de cet espace politique et
territorial et, d’autre part étant en proie à une guerre
d’indépendance féroce, ne fut pas concerné par ce référendum. Il
sera le seul pays de tous les territoires français d’Afrique noire à
ne pas l’être. Pour tout dire, sa cause était déjà entendue :
l’indépendance à très court terme. Au mois d’août 1958, Charles
de Gaulle part en campagne électorale à travers l’Union. Il tient
meeting à Tananarive à Madagascar, à Brazzaville au Congo, à
Abidjan en Côte-d’Ivoire, à Conakry en Guinée et, enfin, à Dakar
au Sénégal. Il invite les Africains et Malgaches à voter « oui »,
c’est-à-dire a adhérer à la Communauté. Ce n’est pas tout, il les
prévient : ceux qui se hasarderont à voter « non » verront leurs
territoires devenir immédiatement indépendants et la France,
pour sa part, en tirera les conséquences qui s’imposent. C’est une
menace à peine voilée.

Ahmed Sekou Touré de Guinée, pour ce qui le concerne, ne
l’entend malheureusement pas de cette oreille. Il lui répond, face
à face dans l’hémicycle de l’Assemblée territoriale de Conakry :
« Nous préférons la liberté dans la misère à la richesse dans
l’esclavage ». De Gaulle sombre dans une colère noire et il intime
l’ordre, sur le champ, à tous les Français de Guinée de boucler
leurs valises. Proclamation de l’indépendance de la Guinée
quelques jours plus tard, le 3 octobre 1958. Charles de Gaulle se
retrouve ainsi, en Afrique noire, avec deux cailloux dans la
chaussure : la Guinée Conakry désormais indépendante et le
Cameroun sur le point de l’être. Le 24 octobre 1958, le hautcommissaire
de la République française à Yaoundé, Xavier Torre,
dépose à l’Assemblée une date pour la proclamation de
l’indépendance du Cameroun : le vendredi 1er janvier 1960 ;
celle-ci est adoptée par une Assemblée aux ordres car toutes les
autres dates proposées par des élus camerounais, non membres
de l’UC, le parti d’Ahmadou Ahidjo, avaient été dédaigneusement
rejetées, ainsi du 1er janvier 1959, préconisé par Tsalla Mekongo
Germain, président du groupe des Démocrates camerounais.
En cette fin d’année 1958, tous les dirigeants africains qui avaient
voté « oui » au référendum, en craignant des représailles pour
eux-mêmes et pour leurs pays respectifs, observent le
gouvernement français et font une découverte bouleversante.
Autant la Guinée est sévèrement punie pour avoir voté « non »,
donc obtenu son indépendance, autant le Cameroun évolue
tranquillement sans représailles aucune vers la proclamation de
celle-ci. Le 1er janvier 1960 se présente ainsi comme un jour de
confusion totale dans les autres pays désormais membres de la
Communauté française, c’est-à-dire qui venaient de refuser
l’indépendance. Dans les jours qui suivent, c’est un lot de
récriminations qui se mettent à pleuvoir sur la table de Charles de
Gaulle. Elles lui posent l’embarrassante question suivante :
« pourquoi pas nous ? » Le Cameroun serait-il une exception, et
si oui, pour quelle raison ?

Le journaliste français, Jean Lacouture, dans la biographie de
Charles de Gaulle révèle la suite : ce dernier agacé par les
démarches pressantes des autres pays africains qui désiraient, à
leur tour, vivre l’indépendance comme venait de le faire le
Cameroun, s’était écrié désespéré : « Ils nous quittent tous. » Le
27 avril 1960, le Togo, qui était également un territoire sous
tutelle des Nations Unies, voit son indépendance enfin proclamée
– quatre mois après le Cameroun. Puis, en août, c’est au tour du
reste des pays membres de la Communauté française : Dahomey
(Bénin), Sénégal, Côte-d’Ivoire, Tchad, Gabon, Congo-Brazzaville,
Madagascar, etc.

On le voit bien, c’est Ruben Um Nyobé qui a déclenché tout ce
mouvement au cours de la fameuse nuit du 18 au 19 décembre
1956. Cela ne mérite-t-il pas d’être fier d’être camerounais ?

Enoh Meyomesse