Vous êtes ici : Accueil » Afrique centrale » Congo Kinshasa » RDC : La transition ne se fera pas sur le sang des Congolais·es

RDC : La transition ne se fera pas sur le sang des Congolais·es

D 17 juin 2024     H 05:00     A Pascal Mirindi, Thérèse Di Campo     C 0 messages


Pascal Mirindi : « Il est temps que les gouvernements en Europe cessent de se mentir sur la transition écologique au Congo : elle ne se fera pas sur le sang des Congolais·es »

Pascal Mirindi, jeune activiste congolais, vit dans l’Est de la République démocratique du Congo. Il est un des membres fondateurs d’Extinction Rebellion en RDC et également militant au sein de l’initiative Debt for Climate. Nous l’avons rencontré à Goma, la capitale du Nord Kivu, pour parler avec lui des activités extractivistes qui mettent en péril l’Est du pays, une région assiégée par les conflits et ravagée par le pillage de ses ressources depuis des décennies.

Quels sont les problèmes liés à l’extractivisme dans l’Est de la RDC ?

Pascal Mirindi : Il faut savoir qu’il n’y a pas que les minerais qui sont convoités et pillés au Congo. On a l’habitude d’entendre parler du cobalt, du coltan, de l’or et de la cassitérite, mais le pillage des ressources est généralisé dans l’Est du pays. Par exemple, je fais partie d’une campagne de soutien qui se bat contre un projet scandaleux que la France (en première ligne), la Chine et l’entreprise Total Energies présentent actuellement comme un grand projet d’envergure et qui est sur le point malheureusement de se concrétiser. Ce projet va, certes, apporter des recettes à notre gouvernement, mais il nous ramène tristement au colonialisme vert.

Pour résumer les enjeux de ce mégaprojet : depuis plusieurs années, le gouvernement ougandais a mis en place un projet de vente de ses blocs pétroliers, qui se trouvent à cheval avec la RDC (dans la région de l’Albertine), pour acheminer du pétrole jusqu’en Tanzanie.

Ce projet, s’il est réalisé, croyez-moi, va déplacer des populations, des milliers de personnes, car pour acheminer le pétrole, un grand pipeline (EACOP), peut-être le plus grand du monde, va être construit. Ce pipeline va faire près de 14 000 kilomètres !

Depuis le mois de mai dernier, le gouvernement et le ministre congolais des hydrocarbures sont en pourparlers avec l’Ouganda à propos de la construction de ce projet désastreux, censé relier la rive ougandaise du lac Albert à l’océan indien en Tanzanie, en passant par le Congo. Il s’agit pour les deux pays de trouver un protocole d’accord commun. La RDC et l’Ouganda se partagent ce bassin très riche en pétrole de la région de l’Albertine. L’année dernière, notre pays a ainsi mis aux enchères 30 blocs de pétrole et de gaz afin de s’engager sur ce projet. Elle cherche désormais activement des investisseurs. Rappelons la finalité de ce projet : l’oléoduc sera destiné à transporter le pétrole brut de l’Ouganda vers les marchés internationaux lorsqu’il commencera à produire dès 2025.

Nous sommes évidemment contre ce projet. Rappelons tout d’abord que des habitant·es de cette région du Congo sont des agriculteur·ices et des petits pêcheurs depuis des millénaires. Ce projet signifie qu’un immense pipeline va obligatoirement passer dans les villages de cette région en produisant autour de lui une chaleur insoutenable (50 degrés), forçant ces populations à fuir. Nous avons déjà à travers le Congo des milliers de déplacés de guerre. On parle donc ici à nouveau de milliers de personnes qui vont être encore déplacées. Des milliers de personnes dont le gagne-pain est la pêche et l’exploitation agricole de leurs terres. Au Congo, notre identité est liée à la terre, cela signifie donc aussi ravir leur droit à leur identité et à la dignité à ces populations et détruire complètement leur mode de vie.

Le 14 et le 15 mai, vont d’ailleurs se tenir à Paris, loin du Congo, le forum des investissements africains, réunissant des investisseurs pour négocier, pour voir si leur projet ne peut trouver des investisseurs au Congo.

C’est quoi le néocolonialisme vert ?

Pascal Mirindi : Le néocolonialisme vert pour moi est le fait que le Nord dicte encore des normes environnementales aux Africains par intérêt : c’est le fait qu’il y ait deux poids deux mesures. D’un côté, le Nord nous dit en RDC qu’il faut réduire les énergies fossiles car c’est urgent de réagir pour le climat, mais de l’autre côté, le Nord ne fait rien pour préserver les espaces verts et le deuxième poumon écologique du monde : notre forêt en RDC. On nous dit qu’il faut cesser avec les industries fossiles, mais d’un autre côté on sacrifie les forêts, les populations et on ravit les terres de milliers de Congolais pour en faire des espaces protégés sans leur demander leur avis. Pour combattre le colonialisme vert, il faut également rappeler sans cesse aux pays pollueurs que la condition est d’annuler les dettes qui pèsent sur nous depuis des années au Congo. Cette situation est enracinée depuis des décennies, normalisée et elle doit cesser. À l’époque, Mobutu était déjà l’enfant chéri des États-Unis, la Banque mondiale lui a donné de l’argent, beaucoup d’argent par intérêt. À cette époque, cette institution savait très bien que cet argent n’allait pas aider les Congolais·e, mais tout simplement enrichir un pouvoir personnel. Il faut tout simplement annuler les dettes de la RDC.

On sait qu’une centaine de milices sèment la terreur dans l’Est du Congo. Pourquoi cette guerre opaque perdure ? Que se passe-t-il en ce moment à l’Est du pays avec cette milice qu’on appelle le M23 ?

Pascal Mirindi : Il faut cesser en Europe de croire qu’en République démocratique du Congo, la guerre est une sombre affaire intra-africaine qui ne concerne que l’Afrique. Les richesses congolaises, dont principalement les minerais comme le coltan et l’or, bénéficient depuis des années au pays du Nord, ce n’est pas nouveau et c’est cette situation qui meurtrit le pays. La situation des déplacements de population que nous vivons avec la guerre dans l’Est du pays n’est pas nouvelle, c’est même devenu une triste banalité : depuis 1967, il y a des réfugié·es qui affluent, notamment en 1994 avec le génocide au Rwanda. Enfin, se sont succédé de nombreux épisodes tragiques et attaques de milices mais aussi des éruptions volcaniques qui ont touché la ville de Goma, là où je vis. J’ai 25 ans et je peux dire que je n’ai connu que la guerre. La réponse au « pourquoi » de ces conflits se trouve dans la question suivante : où se déroulent les conflits ? Ils se déroulent dans des endroits stratégiques, là où sont concentrées les richesses. C’est ici à l’Est du pays que la guerre arrive et ce n’est pas par hasard.

Actuellement la situation est très grave à l’Est du Congo. Des rapports des Nations Unies signalent depuis des mois la situation actuelle avec la milice du M23 qui attaque la population et commet des massacres et des atrocités, des rapports qui prouvent que le gouvernement rwandais soutient et arme cette milice. Pourtant, l’Union européenne fait le choix de fermer les yeux et vient de signer une convention commerciale avec le Rwanda, concernant l’exportation de minerai. N’est-ce pas du langage hypocrite ? Également, en Europe, les gouvernements s’apitoient sur le sort des Congolais mais la France par exemple continue également de financer l’armée rwandaise. Cette même armée qui soutient les rebelles ! Nous pensons ici, les défenseur·euses du climat, qu’il est temps que les gouvernements en Europe cessent de se mentir sur la transition écologique au Congo : elle ne se fera pas sur le sang des Congolais·es, nous n’accepterons pas qu’elle se fasse sur le sang des Congolais·es et au mépris de la vie des populations.

Source : https://www.cadtm.org