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Sur la gestion des prisons et des prisonniers au Gabon

D 5 juin 2020     H 06:30     A Réseau des Organisations Libres de la Société Civile pour la Bonne Gouvernance au Gabon ( ROLBG)     C 0 messages


Lettre ouverte aux acteurs internationaux des droits de l’Homme ( Bureau Régional des Nations-Unies pour l’Afrique Centrale, Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’Homme, Coordination des Nations- Unies pour le Gabon, Délégation de l’Européenne Gabon, Réseau des defenseurs des droits de l’Homme pour l’Afrique Centrale, à Frontline Defenseurs , Amnesty International, . CIVICUS international - csolifeline )

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Mesdames et Messieurs, chers représentants des Nations-Unies au Gabon et en Afrique Centrale, Madame l’Ambassadeur, chef de Délégation de l’Union Européenne au Gabon, et chers collègues défenseurs des droits de l’Homme et des libertés,

Dans une lettre ouverte à Monsieur Ali BONGO ONDIMBA, Président de la République, Chef de l’Etat, en date du 30 mars 2020, le Réseau des organisations Libres de la Société Civile pour la Bonne Gouvernance au Gabon (ROLBG) tirait la sonnette d’alarme sur la gestion des prisons et des prisonniers au Gabon dans le contexte de la pandémie de Covid-19, ayant constaté l’inertie des autorités gabonaises sur la question, en dépit des recommandations de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) publié dès le 23 mars 2020 et l’appel de la Haut-Commissaire aux droits de l’Homme de l’ONU, Michelle Bachelet, dès le 25 mars 2020, demandant la libération urgente de détenus à travers le monde en vue de désengorger les milieux carcéraux surpeuplés.

Nous rappelions dans cette lettre qu’à travers le monde, la lutte contre la pandémie de Covid-19 prenait l’allure d’une course contre la montre, et que les pays qui atténuaient au mieux les effets dévastateurs de ce fléau étaient ceux qui réagissaient le plus rapidement. Nous soulignions que la pandémie actuelle, avec son important risque sanitaire et social, requérait des mesures courageuses et audacieuses, et formulions le vœu que l’institution judiciaire, sous l’autorité du Chef de l’Etat, soit à la hauteur du défi et assume pleinement sa responsabilité historique devant les détenus, leurs familles et la société gabonaise tout entière.

Nous constatons malheureusement aujourd’hui que ces paroles de vérité et de bon sens n’ont pas été entendue par le régime en place, à notre grand regret et pour le malheur du Gabon.

En effet, la Communication du 09 avril 2020 du Ministère de la Justice, Garde des Sceaux, apparaît comme une sinistre plaisanterie au regard des enjeux.

Il y est dit que « par décret n° 00096/PR/MJGS portant remise gracieuse des peines, le Président de la République, Chef de l’Etat, agissant en vertu des prérogatives que lui confère l’article 23 de la Constitution, a décidé d’accorder une mesure de grâce à tous les détenus nationaux et expatriés condamnés pour des délits dont la peine restant à purger est inférieure ou égale à six (6) mois ». La mesure concerne 680 détenus issus de l’ensemble des prisons du Gabon !!!

Faut-il rappeler ici que la prison centrale de Libreville, construite par l’administration coloniale française en 1952 pour une capacité maximale de 350 détenus, compte à elle seule aujourd’hui plus de 3500 prisonniers dont 70% sont des prévenus ? Concrètement, cela signifie que 2800 prisonniers, donc l’écrasante majorité, n’y sont pas concernés par la mesure. Où est donc le désengorgement recommandé par l’OMS et l’ONU ?

Restons à Libreville, qui concentre un peu moins de la moitié de la population gabonaise. Le chiffre de 680 prisonniers qui ont été libérés englobe l’ensemble des prisons du Gabon.

Quid du cas spécifique de la prison centrale de Libreville, qui constitue en réalité le vrai problème ?

Que fait-on pour ce véritable camp de concentration dans lequel les détenus s’entassent et vivent dans une promiscuité inquiétante, matérialisée par la cohabitation de 4 personnes par cellule exiguë dans le meilleur des cas, ou dans le pire des cas le partage par 4 personnes d’un matelas d’une place, ce qui les obligent à se relayer pour dormir, comme cela se passe dans le quartier dit « la Chine », appellation très évocatrice en lien avec la très forte densité de population du lieu, rendant impossible les mesured-barrières élémentaires qu’est la distanciation ? Et que dire du manque d’eau récurrent lié aux coupures, qui rend aléatoire le lavage des mains ? Que penser de l’infirmerie, unique établissement sanitaire du lieu, qui ne possède que 6 lits d’hospitalisation, et aucun équipement approprié pour faire face à une vague de malades en détresse respiratoire ?

Quelles mesures ont été prises pour désengorger cette prison qui est en réalité la vraie bombe à retardement du milieu carcéral gabonais en cas de contamination et au regard de la courbe ascendante du COVID-19 ( A la date du 25 mai 2020, le pays totalise 2135 cas testés positifs, 1559 cas actifs, 562 cas guéris et 14 décès ) ? A l’écoute de la Communication du Ministère de la Justice, Garde des Sceaux, la réponse est claire : aucune !

Ainsi, comme à leur habitude, les autorités gabonaises, en réponse à une exigence internationale, font du saupoudrage. En réalité, le décret n° 00096/PR/MJGS ne tient pas compte des préoccupations de l’OMS et de l’ONU concernant le sort des prisonniers. La Haut-Commissaire aux droits de l’Homme de l’ONU a clairement indiqué le but recherché, à savoir désengorger les prisons, et le profil des prisonniers à libérer : les détenus les plus âgés et ceux malades, ainsi que les prisonniers présentant un risque faible de récidive ou de danger pour la société. Faut-il croire qu’au Gabon, seulement 680 détenus entrent dans ces catégories ? Nous ne le pensons pas. Le décret n° 00096/PR/MJGS permet-il de désengorger la prison centrale de Libreville ? Nous ne le croyons pas.

Par ailleurs, quid de la question des prisonniers politiques ?

A l’analyse, il apparaît que la communication du Ministère de la Justice, en plus d’être une simple opération de cosmétique, n’est pas dénuée d’arrière-pensées politiques. Nous y discernons en effet une volonté de ne pas traiter le cas des prisonniers politiques. Il y était annoncé que, « sur instructions du Ministre de la Justice, Garde des Sceaux, l’inspection des services judiciaires avait effectué un travail sur les détenus préventifs ayant abouti à la libération de 67 d’entre eux courant mi-mars 2020 ».

Cette déclaration nous semble une manière habile d’élaguer la question des prisonniers politiques, car la grâce présidentielle ne concernant que les condamnés, et la majorité des prisonniers politiques étant des prévenus, dire que leur cas a été traité mi-mars, c’est sous-entendre qu’il n’y a pas à revenir sur le sujet. Dont acte.

Mesdames et Messieurs, représentants de l’Union européenne et des Nations Unies au Gabon, et chers collègues défenseurs des droits de l’Homme et des libertés,

Alors que plusieurs pays africains et européens ont déjà suivi les recommandations de l’OMS et l’appel de l’ONU exhortant les gouvernements et les autorités compétentes à désengorger le milieu carcéral dans le contexte de la pandémie de Covid-19, le ROLBG condamne le fait que les autorités gabonaises continuent à faire la sourde oreille et à privilégier des considérations d’ordre politique au détriment de ce que requiert l’urgence de la situation. Nous tenons à dénoncer ce qu’une telle attitude a d’inconscient, d’irresponsable, voire de criminel. Nous exhortons encore une fois les autorités gabonaises à prendre de la hauteur et donner d’abord elles-mêmes corps à l’appel à la solidarité et à l’unité nationale lancé par leur Gouvernement dans le cadre de la guerre contre le coronavirus au Gabon.

Nous appelons les représentants de l’Union européenne et des Nations Unies au Gabon et les organismes de défense des droits de l’Homme et des libertés à ne pas se rendre complice des manœuvres dilatoires du régime gabonais, mais à faire pression sur lui pour obtenir la libération immédiate de tous les prisonniers politiques et ceux qui répondent au profil indiqué par la Haut-Commissaire aux droits de l’Homme de l’ONU, et ainsi réellement désengorger le milieu carcéral gabonais en général, et la prison centrale de Libreville en particulier.

Fait à Libreville, le 27 mai 2020

Pour le ROLBG, Georges MPAGA

Defenseur des droits de l’Homme associé aux réseaux internationaux des defenseurs des droits de l’Homme

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