Non à la modification de la Constitution de la République de Djibouti
COMMUNIQUÉ DE PRESSE du Représentant de l’ARD en Europe
12 novembre 2025 12:00 0 messages
L’ARD tient à exprimer sa profonde indignation et son rejet catégorique de la modification de la Constitution de la République de Djibouti intervenue le 2 novembre 2025, qui supprime la limite d’âge (75 ans) imposée aux candidats à la présidence de la République. Cette réforme, adoptée dans des conditions très contestables, ouvre la voie à une candidature du président Ismaïl Omar Guelleh (âgé de 77 ans), pour un sixième mandat en avril 2026, et constitue une violation grave des principes constitutionnels, démocratiques et de l’état de droit.
I. Violation des normes constitutionnelles et démocratiques
1. Violation directe de la Constitution
L’article 23 de la Constitution tel qu’amendé en 2010 précisait que « tout candidat aux fonctions de Président de la République doit avoir entre quarante ans au moins et soixante-quinze ans au plus à la date du dépôt de sa candidature. » En adoptant une réforme supprimant cette restriction d’âge, l’Assemblée nationale viole non seulement le texte proprement dit mais aussi le principe impliqué de garantir un renouvellement démocratique, éviter l’immobilisme et le verrouillage du pouvoir.
2. Procédure non conforme à la souveraineté populaire
Selon le préambule et l’article 3-4 de la Constitution, la souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants ou par voie de référendum. Or, la modification a été adoptée par une Assemblée nationale quasi exclusivement issue de la coalition du parti présidentiel Rassemblement Populaire pour le Progrès (RPP) et de ses alliés, sans aucun débat pluraliste ni consultation populaire. Cette situation remet en cause la légitimité de l’acte constitutionnel.
3. Dérive d’un pouvoir dominant et exclusion de l’espace d’opposition
Le rapport de l’ONG Freedom House place Djibouti dans la catégorie « Not Free », soulignant que l’opposition démocratique et les médias indépendants sont totalement muselés.
Cela s’ajoute à l’historique : en 2010, les limites de mandat avaient déjà été supprimées, ouvrant la voie à un pouvoir présidentiel prolongé.
La présente réforme est donc la continuation d’un schéma de dérive autoritaire.
II. Conséquences pour la nation
• Effacement de l’État de droit : Si la Constitution peut être modifiée au gré du pouvoir majoritaire, sans contre-pouvoirs efficaces, elle perd sa fonction de norme protectrice et devient un instrument du pouvoir.
• Refus de renouvellement démocratique : En supprimant la limite d’âge, est supprimée de facto l’hypothèse même d’une alternance crédible. Cela pèse lourdement sur l’avenir politique du pays.
• Marginalisation de la jeunesse et des citoyens désireux de changement : Dans un pays où la population est très jeune, le maintien prolongé d’un même président est un signal négatif pour la participation, l’espoir et la citoyenneté active.
• Perte de crédibilité internationale : Dans un contexte stratégique (base militaires étrangères, corridor Éthiopie-Djibouti) la gouvernance de Djibouti doit reposer sur la légitimité démocratique. Les modifications constitutionnelles à sens unique nuisent à cette légitimité.
• Menace de tensions politiques et sociales accrues : Dès lors que le champ politique est fermé et la légitimité du pouvoir contestée, la stabilité réelle s’en trouve fragilisée et le recours à des actions non pacifiques devient un risque réel.
III. Exigences de l’ARD
En tant que formation de l’opposition démocratique membre de la nouvelle coalition BSN (Bloc pour le salut national) attaché aux principes de liberté, de justice et de démocratie, l’ARD dénonce :
1. La réforme constitutionnelle du 2 novembre 2025 dès lors qu’aucun processus démocratique transparent n’ait été mis en œuvre pour son adoption.
2. Regrette singulièrement la non-tenue d’un référendum national libre et équitable portant sur cette modification constitutionnelle, en vue de confier aux citoyens et aux citoyennes le pouvoir de décider eux-mêmes de l’avenir institutionnel de leur pays.
3. Appelle à l’ouverture d’un dialogue national inclusif réunissant l’ensemble des forces politiques autour du Bloc pour le salut national afin de redéfinir un cadre institutionnel acceptable pour tous et stable sur le long terme.
4. Demande aux partenaires internationaux et aux institutions régionales de se saisir de cette situation, de rappeler que la stabilité passe par la démocratie, et de conditionner toute coopération future à des progrès tangibles dans la gouvernance démocratique.
5. Propose aux citoyens et aux citoyennes de Djibouti de rester mobilisés pacifiquement pour défendre leurs droits civiques et politiques, pour rappeler que la souveraineté appartient au peuple et non à un homme ni à un parti.
IV. Vision de l’ARD
L’ARD souhaite promouvoir :
• L’instauration claire d’une limite d’âge et d’un nombre maximal de mandats présidentiels, afin de garantir un véritable renouvellement démocratique.
• La tenue d’élections libres, transparentes et sincères, observées par des missions indépendantes, avec un accès équitable de l’opposition aux médias.
• La consolidation des contre-pouvoirs institutionnels : un parlement libre, une justice indépendante, une presse pluraliste et une société civile dynamique.
• L’ouverture du champ politique à la jeunesse, nombreuse à Djibouti, qui doit avoir voix au chapitre, à l’espoir et aux perspectives de développement social.
• Une diplomatie qui repose sur une gouvernance interne crédible avant tout, afin que Djibouti puisse jouer son rôle stratégique régional avec respect et légitimité.
V. Conclusion
La modification constitutionnelle adoptée le 2 novembre 2025 constitue un tournant majeur et dangereux dans la vie politique de Djibouti. Il ne s’agit plus d’une réforme parmi d’autres : elle constitue une remise en cause de l’essence même de la démocratie, de l’égalité politique et de la souveraineté populaire.
L’ARD rappelle que le pouvoir ne doit pas être un privilège perpétuel mais un service, qu’un président n’est pas l’égal de la Constitution mais son garant, et que la liberté politique d’un pays se mesure à sa capacité à renouveler pacifiquement ceux qui gouvernent.
L’ARD appelle à l’application des accords politiques signés par le gouvernement avec les formations de l’opposition et notamment l’Accord-cadre sur le dialogue politique entre le Gouvernement et l’Union pour le Salut National (USN), signé le 30-12-2014 à Djibouti
L’ARD appelle à la libération de tous les prisonniers politiques détenus illégalement dans la prison de Gabode et dans les commissariats.
L’ARD appelle à ouvrir un débat pour l’adoption d’une charte de transition pour Djibouti afin de préparer une refonte des institutions de Djibouti et envisager un processus véritable vers la démocratie et l’égalité entre les citoyens et citoyennes.
L’ARD appelle tous les Djiboutiens et toutes les Djiboutiennes, ainsi que toutes les forces de progrès et toutes les organisations nationales et internationales à agir pour que l’avenir de Djibouti revienne à son peuple.
Maki HOUMED-GABA
Représentant de l’ARD en Europe
Fait à Paris, le 4 novembre 2025
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