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LES DINOSAURES

PAR Cheikh Ahmadou Bamba NDIAYE

D 16 août 2020     H 10:39     A Cheikh Ahmadou Bamba Ndiaye     C 0 messages


Cette fâcheuse tendance à tripatouiller la Constitution pour s’éterniser au pouvoir, à se dédire malgré la dignité que leur imposent leurs âges (82 ans pour Condé et 78 ans pour Ouattara), alimente les préjugés sur le politique africain
Le 6 août 2020, dans la même soirée, deux présidents en Afrique de l’Ouest, Alpha Condé et Alassane Ouattara, ont pris le risque de replonger leurs pays dans un chaos politique meurtrier en décidant, au détour de manipulations constitutionnelles, de briguer un troisième mandat.

Tout dans leur manœuvre avait un air de déjà-vu. Ils ont longtemps laissé planer le doute sur leurs intentions, fait dépêcher leurs lieutenants sur les médias pour qu’ils les « supplient » de se représenter à leur propre succession. « Supplication » qu’ils disent émaner de leur peuple, et à laquelle, en « bons patriotes », ils se sont sentis « obligés de répondre ».

Leur indifférence aux nombreuses contestations qu’ils suscitent est moins écœurante que l’oubli volontaire pratiqué par ces hommes. Ils reproduisent exactement les mêmes erreurs qui ont entraîné la perte de leurs prédécesseurs, les mêmes abus qu’ils ont combattus durant leurs longues carrières politiques : 43 ans pour Alpha Condé, et 30 ans pour Alassane Ouattara.

En 2010, pour qu’Alassane Ouattara accède à la présidence ivoirienne, il a fallu que la Côte d’Ivoire enterre 3 248 de ses citoyens au cours d’un bras de fer avec Laurent Gbagbo, qu’il a presque aujourd’hui réussi à écarter de toute joute électorale. En Guinée, où au moins 23 personnes été tuées entre octobre 2019 et janvier 2020 dans les manifestations contre un troisième mandat d’Alpha Condé, des millions de Guinéens ont bravé les régimes antérieurs pour faire échapper Condé à la peine de mort en 1970 et pour le faire sortir de prison en 2001.

Dans d’autres pays d’Afrique, ces mêmes coups de force relatifs à un troisième mandat se soldent régulièrement par de nombreuses pertes en vies humaines : au moins 3 morts au Malawi en 2002 ; une centaine de morts au Cameroun en 2008 ; au moins 6 morts au Sénégal en 2012 ; 24 morts au Burkina Faso en 2014 ; plus de 1200 morts au Burundi en 2015.

Le simple fait que ces présidents osent exposer, pour pouvoir rester en place, leurs pays aux risques de nouveaux déchirements et de nouvelles morts, est un indicateur sérieux ou une confirmation de leur haute insouciance : le démenti formel à leur prétendu amour pour leurs patries respectives.

Cependant, ces forçages constitutionnels ne sont pas qu’une mise en danger inutile de la stabilité nationale. Ils sont aussi un aveu d’échec de leurs auteurs, le reflet de la monopolisation de notre vie politique par quelques individus, la cause principale de nos faibles performances socio-économiques, et le catalyseur du désenchantement dans la politique africaine.

Tous ces présidents qui vont au-delà du nombre de mandats fixé par la Constitution tentent de nous endormir avec leur volonté « de poursuivre les grandes réalisations » qu’ils ont « commencées », avouant par là leur inaptitude à terminer dans les délais impartis le travail qui leur est confié. Aussi, comment croire qu’un réel changement naîtra de leur troisième mandat s’ils ont été incapables, en dix ans, de préparer pour leurs pays une relève digne de ce nom ? L’homme d’État qui se dit le seul capable de faire marcher son pays est un charlatan.

Ces charlatans confisquent notre vie politique et jouent avec notre destinée. Sur plusieurs décennies, ils passent pour des combattants de la liberté au moment où ils ne font que se rabaisser à des querelles personnelles qui font de la vengeance la principale action politique. En Côte d’Ivoire, les querelles de succession de Houphouët Boigny, qui a régné durant 33 ans, empoisonne encore la vie des Ivoiriens : Bédié, Gbagbo, Ouattara, se chamaillent depuis 1993, ralentissant sévèrement la marche de leur Pays vers un avenir radieux.

En effet, l’esprit obsédé par une réélection, même frauduleuse, n’est guère disposé à faire de grandes œuvres. Les calculs et machinations l’infestent, le projettent dans un énième mandat, alors que celui en cours s’évapore sans qu’il en fasse quelque chose de bon. Le président qui pense à sa réélection n’a pas les coudées franches. Il n’hésite pas à renoncer à des réformes majeures pour complaire à des partenaires et à des électeurs. Il aura beau se pérenniser à la tête de l’État, le sort de sa population ne sera pas enviable : les Camerounais sous Paul Biya ne me démentiront pas.

Enfin, cette fâcheuse tendance à tripatouiller la Constitution pour s’éterniser au pouvoir, à renoncer à leurs principes d’hier, à se dédire malgré la dignité que leur imposent leurs âges (82 ans pour Condé et 78 ans pour Ouattara), fragilise la parole politique dans notre Continent et alimente les préjugés sur le politique africain. Au lieu d’être des hommes d’État, de s’ériger en sources d’inspiration pour leurs jeunesses, ces présidents ne nous apprennent que comment s’agripper au pouvoir ; nous laissent croire qu’on devient forcément menteur lorsqu’on entre en politique ; et sont les premiers à contourner les règles qu’ils sont censés nous faire respecter. Face à leurs décisions pleines d’indignité, on se demande à quoi leur ont servi leurs nombreux diplômes et leurs expériences qu’ils aiment tant vanter.

Demain, quand ils mourront après avoir étouffé tous les jeunes talents de leurs pays, ils voudront être célébrés comme des bâtisseurs émérites, des patriotes désintéressés, des héros nationaux. Des louanges prépayées leur seront adressées par des suiveurs qui se flatteront d’être fidèles, avant que l’oubli, ce juge si véridique et si exigeant, ne les condamne dans ses geôles pour avoir fait souffrir leurs pays en vain.

Mais avant même que l’oubli n’agisse, c’est à l’Afrique, d’hier et d’aujourd’hui, de se débarrasser de ces vieux politiques qui ne veulent pas être sages, qui n’ont pas su faire leur temps, et qui veulent nous faire perdre le nôtre.

Cheikh Ahmadou Bamba Ndiaye est ancien Enfant de Troupe du Prytanée Militaire de Kadiogo (Burkina Faso). Diplômé de Sciences Po Paris et de la Faculté de Droit de Panthéon-Assas, il est l’auteur du blog Assumer l’Afrique


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