L’omelette du développement au Bénin
26 mai 2026 12:00 0 messages
La dernière communication sur le bilan des dix ans de pouvoir du président Patrice Talon, organisée par le groupe de recherche Afrique : violences, citoyennetés et politique de Sciences Po , était pour le moins surprenante.
La tonalité de la communication principale, assurée par le président de Tournons La Page, une ONG qui lutte pour l’alternance démocratique, ainsi que la plupart des interventions de l’assistance, avalisait peu ou prou la politique répressive de Talon au vu des résultats spectaculaires en matière de développement.
L’idée est la suivante : avant l’arrivée à la présidence de Talon, le Bénin, pays côtier d’Afrique de l’Ouest, vivait dans la pagaille, et ce dernier a remis de l’ordre. Un exemple de cette remise au pas nous a été fourni : en 2016, lors de l’élection présidentielle, 33 candidats s’étaient présentés ; en 2021, seuls deux candidats ont postulé : Patrice Talon, qui a obtenu plus de 86 % des voix, et Alassane Soumanou du parti FCBE (Forces Cauris pour un Bénin émergent).
On connaît ce type d’argument ; des autocrates, comme par exemple Kaïs Saïed en Tunisie, l’ont largement utilisé.
Certes, la communication du président de Tournons La Page a souligné que la politique répressive de Talon était peut-être exagérée et que certaines répressions n’étaient pas nécessaires à la politique de développement du pays.
Mais l’idée restait bien celle-là : l’omelette du développement nécessite de casser des œufs.
L’argument semblait être que la répression qui sévit au Bénin est dommageable mais nécessaire pour mener une politique de développement, ce que la plupart des interventions laudatrices de l’assistance ont souligné. Flottait dans cette séance une sorte de relativisme de la démocratie qui aboutirait à une inefficience du pouvoir dans les pays africains, flirtant ainsi avec la célèbre phrase de Jacques Chirac : « L’Afrique n’est pas mûre pour la démocratie. »
On aurait espéré un peu mieux que ce genre de poncif dans un séminaire de Sciences Po, d’autant que, sur le Continent, existent des pays qui connaissent un développement équivalent ou supérieur à celui du Bénin avec une vie démocratique satisfaisante, comme au Cap-Vert, au Botswana ou à Maurice, sans méconnaître les problèmes sociaux rencontrés par les populations.
Mais, quand on parle de démocratie et de développement au Bénin, de quoi parle-t-on ?
Comment sont cassés les œufs
Les nouvelles mesures encadrant les élections législatives de 2019 ont abouti à n’autoriser que deux partis politiques de la mouvance présidentielle, entraînant des manifestations de protestation. Celles-ci seront violemment réprimées, provoquant morts et blessés.
La mise en place de la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (CRIET) va devenir un instrument du pouvoir pour accuser les opposants au régime. Ainsi, l’ancienne ministre Reckya Madougou et le professeur de droit Joël Aïvo se retrouveront derrière les barreaux.
L’intervenant principal de la soirée se refusait à prendre position sur le caractère arbitraire de ces arrestations, indiquant que ces deux personnes ne constituaient pas un risque sérieux pour Talon lorsqu’elles ont fait part de leur intention de se présenter à l’élection présidentielle. Doit-on rappeler que la répression des opposants ne frappe pas seulement les opposants potentiellement dangereux pour le pouvoir ? Des milliers de personnes dans les geôles africaines peuvent hélas en témoigner.
Cette réserve peut paraître surprenante au vu des prises de position d’organisations de défense des droits humains particulièrement sérieuses comme Amnesty International, qui appelle à la libération de Joël Aïvo, ou du Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire, qui juge la détention de Reckya Madougou arbitraire et demande son élargissement.
Enfin, le gouvernement français, à la suite d’une question du député Hubert Julien-Laferrière, a indiqué : « Mme Reckya Madougou et M. Joël Aïvo, qui avaient tenté de se présenter à l’élection présidentielle, avaient été arrêtés en mars et en avril 2021. Nos préoccupations sur le sort de M. Joël Aïvo et de Mme Reckya Madougou ont été portées à la connaissance des autorités béninoises, notamment lors de la visite du président Talon en France, au mois de novembre 2021. »
On imagine que, si ces deux personnes avaient été de vulgaires délinquants ou terroristes, la réponse du gouvernement français aurait été différente, d’autant qu’il entretient, à l’instar d’Emmanuel Macron, d’excellents rapports avec Patrice Talon.
Les autorités béninoises entravent les réunions pacifiques ainsi que les manifestations en utilisant des moyens répressifs létaux. Le pouvoir n’hésite pas non plus à couper Internet. La loi dite du Code du numérique de 2018 permet aux autorités d’emprisonner les personnes accusées de propager de fausses informations.
C’est dans ce cadre que le journaliste Virgile Ahouansè a été placé en garde à vue pour avoir évoqué des exécutions extrajudiciaires par les forces de police. Quant à Jean Kpoton, il a été emprisonné pendant un an pour avoir publié des articles sur le train de vie du président Talon.
A également été adoptée une loi interdisant l’exercice du droit de grève pour les salariés du port et de l’aéroport de Cotonou, du secteur des hydrocarbures ainsi que de la santé. Une autre loi limite dans le pays la durée de la grève à un maximum de dix jours par an.
On a parlé de démocratie ; parlons maintenant de développement.
Mais qui sont les œufs ?
L’existence de travaux d’infrastructures — routes, modernisation du port, aménagements de l’aéroport, constructions d’immeubles — est réelle, mais ces investissements servent avant tout le secteur privé. Patrice Talon, en homme d’affaires, ne s’en cache nullement : dans ses différents programmes (PAG, Bénin Révélé puis PAG 2021-2026), il est explicitement indiqué que les entreprises seront le moteur de la croissance et qu’il s’agit donc de mettre à leur service les infrastructures nécessaires.
Ces investissements ont été assurés en très grande partie par un endettement qui, en une dizaine d’années, a pratiquement triplé, plaçant le pays parmi les plus endettés de l’UEMOA.
Donc oui, nous avons bien affaire à un développement, mais au service de classes privilégiées, même si, marginalement, la population peut bénéficier de ces grands travaux.
Les chiffres issus de la Banque mondiale confirment cette volonté de favoriser les entreprises privées : « Malgré des taux similaires, le recouvrement de l’impôt sur les sociétés (IS) est faible, avec une productivité 2,2 fois inférieure à celle des pays comparables. » Mais, dans le même temps, « les subventions profitent de manière disproportionnée aux ménages les plus riches, les 20 % les plus riches recevant 53 % des subventions indirectes. »
Ce sont bien les populations qui font les frais de cette croissance.
Comme le note la Banque mondiale : « Pour chaque point de pourcentage d’augmentation du PIB par habitant, la pauvreté n’a baissé que de 0,6 point entre 2018-2019 et 2021-2022. Cette élasticité de la réduction de la pauvreté par rapport à la croissance est inférieure à la moyenne subsaharienne (1,1 point) et à la moyenne mondiale (2,1 points). L’observation selon laquelle la croissance économique ne s’est que faiblement traduite par une réduction de la pauvreté, comparée à d’autres pays, va dans le sens d’avantages de la croissance qui ne sont pas équitablement répartis au sein de la population. »
Conclusion
Autre sujet d’étonnement : lors de l’interpellation à la tribune d’un discutant, historien de formation et très réservé sur le discours globalement favorable à Patrice Talon, demandant au président de Tournons La Page, qui avait fait la présentation, s’il considérait l’élection de Romuald Wadagni, dauphin de Patrice Talon, comme une alternance, la réponse fut positive.
Pourtant, cette élection, où seule une autre candidature — celle de Paul Hounkpè du FCBE, dont la seule fonction semble être de jouer les faire-valoir des candidatures du pouvoir — était autorisée, est aisément critiquable du point de vue de l’inclusivité. Le score de plus de 94 % des voix obtenu par Wadagni le démontre.
S’il y a alternance au Bénin, doit-on considérer qu’il y a alternance en Angola, où João Lourenço, leader du MPLA, a succédé au leader du MPLA José Eduardo dos Santos, ou au Mozambique, où le leader du FRELIMO, Daniel Chapo, succède à Filipe Nyusi, leader du même parti, dans des élections contestées imposées par une répression sanglante ?
La présentation de Tournons La Page parle de promouvoir l’alternance démocratique, laquelle ne peut être réduite à un simple changement de personne à la présidence dans des élections contestables. Dès lors, selon les critères mêmes de Tournons La Page, il semble difficile de parler d’alternance au Bénin.
Si la perception subjective des intervenants est intéressante, elle ne saurait remplacer les faits et les statistiques d’organismes reconnus qui, hélas, ont manqué dans la communication et peuvent laisser aux auditeurs une idée partiellement fausse de la situation du pays.
Reste que les initiatives du « groupe de recherche Afrique : citoyenneté, violence et politique » sont des événements à encourager, car elles créent des ponts entre les études académiques et un public intéressé, et permettent des débats féconds, ce qui n’est pas si fréquent lorsqu’il s’agit du Continent.
Paul Martial
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