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Burkina Faso : Là où Sankara criait « vive la démocratie », Traoré répond aujourd’hui « à bas la démocratie » !

D 18 juin 2026     H 05:00     A Latif Coulibaly     C 0 messages


Le 2 avril 2026, à l’occasion du premier anniversaire de sa « Révolution populaire et progressiste », Ibrahim Traoré s’est exprimé sur la télévision nationale du Burkina. Ses propos ont glacé plus d’un Burkinabè : la démocratie « tue », a-t-il lâché, demandant à son peuple d’« oublier » la démocratie car elle ne serait, selon lui, qu’une forme de neocolonialsme. Pourtant, au lendemain de son coup d’État fin septembre 2022, ce même homme promettait de rétablir l’ordre démocratique. Aujourd’hui, il s’en détache radicalement tout en se réclamant de l’héritage de Thomas Sankara, dont la révolution se voulait précisément démocratique et populaire. Se proclamant panafricaniste, il semble omettre que les grandes figures du continent n’ont jamais renié l’idéal démocratique, mais l’ont au contraire défendu au prix de leur liberté et de leur vie. Trois revendications, trois contradictions, un seul homme. Décryptage.

La rupture idéologique

Le 26 mars 1983, Thomas Sankara déclarait : « Le peuple aime la liberté, le peuple aime la démocratie. Par conséquent, le peuple s’attaquera à tous les ennemis de la liberté et de la démocratie. » Que reste-t-il de cette profession de foi chez Ibrahim Traoré, lui qui prétend incarner cette mémoire ? En restreignant l’espace médiatique burkinabè et en assimilant la démocratie à un asservissement, le chef de la transition opère une rupture profonde avec la pensée sankariste. Il ne s’agit pas d’une simple divergence politique, mais d’une profonde contradiction doctrinale que les faits mettent en lumière.

Sankara avait baptisé son projet « Révolution Démocratique et Populaire ». Le terme « démocratique » y occupait une place centrale. Le père de la révolution burkinabè mobilisait, débattait, consultait et responsabilisait. Bien que parvenu au pouvoir par les armes, il avait conscience que la légitimité réside dans l’adhésion populaire. « Nous préférons un pas avec le peuple que dix pas sans le peuple », soulignait-il. À l’inverse, la gouvernance actuelle tend à s’exercer de manière verticale, isolant le pouvoir de sa base critique et contraignant les voix dissidentes au silence.

« Sous la Révolution de Sankara, tout était scruté, débattu et passé au peigne fin, souvent publiquement, dans les permanences », se souvient un enseignant d’histoire qui exerçait à Bobo-Dioulasso à l’époque. « Je me rappelle les débats de lignes intenses entre les courants d’influence. C’était vivant. » Pour ce témoin, se réclamer de Sankara tout en verrouillant le débat public constitue une méprise historique. Sankara symbolisait la culture de la contradiction et de la dialectique. Aujourd’hui, le pouvoir privilégie l’unanimisme et le culte de la personnalité. « J’ai été marqué de voir circuler dans les écoles des cahiers à l’effigie du chef de l’État et d’entendre des enfants scander son nom en classe. Voir des logiques d’allégeance à un homme providentiel pénétrer l’école est particulièrement préoccupant. »

« Il y a une véritable méprise », ajoute un écrivain auteur d’un ouvrage sur la révolution du 4 août, frustré par les amalgames entretenus par certains discours officiels. « Sankara s’est illustré par une rigueur absolue et une transparence totale dans la gestion de la chose publique.  » Le contraste est saisissant : la gestion actuelle se caractérise par une forte opacité et un recul de la redevabilité. Sankara était un intellectuel autant qu’un militaire, attaché à la reddition des comptes. Le pouvoir actuel affiche une méfiance ouverte envers les intellectuels et la presse indépendante, préférant les relais de propagande aux journalistes critiques, dont plusieurs font face à des arrestations, des détentions ou des réquisitions forcées. Pour Sankara, le pouvoir était un instrument de transformation sociale ; aujourd’hui, sa conservation semble être devenue une fin en soi.

Sankara était progressiste, féministe et écologiste. S’il combattait l’impérialisme, il s’efforçait de bâtir un modèle endogène. Ibrahim Traoré s’inscrit dans une gouvernance autoritaire et militarisée, sans projet social global lisible, tout en continuant de composer avec les institutions financières de Bretton Woods. Sankara était internationaliste ; Traoré est un souverainiste de rupture. L’un avait un long parcours de maturation politique, l’autre a été propulsé par les circonstances.

Le miroir du panafricanisme

Quelle est alors la nature du panafricanisme revendiqué par les autorités actuelles ?

Kwame Nkrumah rappelait que la liberté n’est pas un octroi, mais une conquête populaire incontestable. L’indépendance, ajoutait-il, n’est que le prélude d’un combat plus exigeant : celui du droit d’un peuple à se gouverner lui-même par le débat, le vote et la délibération collective, et non par l’arbitraire des armes.

Nelson Mandela a passé vingt-sept ans en prison pour un idéal formulé dès le procès de Rivonia : « J’ai lutté contre la domination blanche et j’ai lutté contre la domination noire. » À sa libération en 1990, sa vision n’avait pas fléchi : il a immédiatement exigé le suffrage universel et la voie des urnes. Patrice Lumumba est mort pour que le peuple congolais dispose librement de son destin. Cheikh Anta Diop n’a pas seulement restauré la grandeur de l’histoire africaine, il a mené ses combats politiques face à Léopold Sédar Senghor dans les assemblées, par le biais de partis légaux, de journaux d’opposition et de syndicats, et non par la force des baïonnettes.

Le panafricanisme des pères fondateurs n’était pas fondé sur le rejet exclusif de l’autre. Ces figures ne combattaient pas l’Occident en tant que bloc, mais luttaient contre les structures de domination. Ils réclamaient davantage de libertés et de droits démocratiques pour leurs concitoyens. Ils étaient humanistes et acceptaient la contradiction. L’Histoire jugera sévèrement ceux qui, aujourd’hui, contraignent leur peuple au silence pour se maintenir au pouvoir, s’éloignant ainsi de l’esprit profond du sankarisme.

L’épreuve des faits

Face à ces critiques, les partisans du régime opposent un argument récurrent : la démocratie n’a pas résolu les crises du Burkina Faso, pointant du doigt la corruption, l’instabilité et l’échec sécuritaire des régimes précédents. L’argument mérite examen. Certes, la pratique démocratique burkinabè a connu de graves défaillances. Mais aucun système n’est parfait, que ce soit à Paris, Washington, Accra, Pékin ou Moscou. La véritable question est de savoir ce qu’il advient d’une nation lorsque les libertés fondamentales disparaissent.

Le Burkina Faso en vit actuellement l’amère expérience : arrestations arbitraires, disparitions de citoyens, opposants réduits au silence, activités des partis suspendues et société civile muselée. À cela s’ajoutent l’enrôlement forcé des voix critiques et les purges régulières au sein de l’armée. Sur le plan humanitaire, le pays compte plus de deux millions de déplacés internes, tandis que l’insécurité, motif premier des coups d’État successifs, continue de s’aggraver. Le pouvoir militaire peine à stabiliser le territoire, là précisément où il s’était engagé à réussir, substituant aux anciennes crises de nouvelles formes de vulnérabilité pour les populations.

Sankara affirmait qu’« un militaire sans formation politique est un criminel en puissance ».

Cette maxime éclaire les dérives actuelles. « Le capitaine Traoré semble prisonnier d’une lecture biaisée de l’histoire et du concept de démocratie  », observe un analyste politique. Malgré ses imperfections, l’État de droit demeure un rempart indispensable contre l’arbitraire. L’absence de justice, les violations des droits humains et l’exclusion politique ne sauraient remplacer les idéaux de liberté pour lesquels les Burkinabè ont si souvent sacrifié leur vie.

L’exigence démocratique

L’histoire universelle démontre que l’aspiration à la liberté finit toujours par prévaloir. En Afrique du Sud, le système d’apartheid s’est effondré après des décennies de lutte. Au Chili, la dictature de Pinochet a pris fin après dix-sept ans. Le Rwanda a su renaître de ses cendres après le génocide de 1994. Aux États-Unis, le courage de Rosa Parks a ouvert la voie aux droits civiques.

Les forces démocratiques burkinabè (citoyens, journalistes, juristes, syndicalistes) doivent maintenir leur attachement à l’État de droit. Non par simple idéalisme, mais par une lecture lucide de l’histoire. Les régimes militaires cèdent rarement le pouvoir de leur propre chef. Ils instrumentalisent le ressentiment anticolonial et s’approprient la rhétorique panafricaniste pour masquer un déficit de légitimité, glissant progressivement d’une quête de souveraineté nationale vers l’exercice d’un pouvoir personnel.

Sankara prévenait lui-même : «  Un peuple conscient ne saurait confier la défense de sa patrie à un groupe d’hommes, quelles que soient leurs compétences.  » L’erreur des autorités actuelles est de vouloir opposer souveraineté et démocratie. Un peuple réellement souverain est un peuple qui choisit, délibère et révoque librement ses dirigeants. Une nation dont la presse est muselée et les institutions suspendues ne peut être qualifiée de souveraine ; elle subit la loi d’un pouvoir répressif qui refuse la contradiction.

Les sacrifices des figures historiques du panafricanisme restent le plus vibrant réquisitoire contre l’autoritarisme. Nos États souffrent d’un déficit d’institutions solides et de libertés réelles et non d’un excès de démocratie.

Latif Coulibaly

Source : https://sahelhorizon.com