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Mali : Nous comptons nos morts assez, le trafic d’êtres humains !

D 29 novembre 2014     H 05:50     A CSP75     C 0 messages


le 14 juillet dernier une embarcation de fortune, parmi
tant d’autres, a naufragé au large des côtes de la Libye, emportant sa cargaison de vies humaines. À son bord, 110
jeunes maliens venant la plupart du cercle de Bafoulabé, au sud-est de Kayes, à l’ouest du mali. un seul rescapé. « Les médias nationaux français excepté RFI n’ont même pas
donné la nouvelle », dit Diaby. C’est un constat amer, dans
la bouche de ce travailleur malien immigré en France en
1979. amer et édifiant sur la qualité et la déontologie de
l’information faite en France sur les noyés de l’autre rive, ces milliers de « morts de la mer » que l’impudence légale
d’état continue d’appeler des immigrants « clandestins ». que l’on pense à ce que les médias nous auraient passé
si l’inverse s’était produit : si, démarrée de cette rive vers
la rive africaine avec à son bord 110 vaillants jeunes
Français, l’embarcation en avait emporté 109 et qu’il
n’en restait qu’un, un seul survivant à moitié mort, pour
en faire le récit. que l’on pense au flot d’« émissions spéciales », à coups d’« experts », « spécialistes » pour « tout
savoir »…

À fort bon droit, dira-t-on. sans aucun doute. mais pourquoi, de grâce, les 109 jeunes et vaillants
maliens morts de la sorte pour venir en France (personne
en France n’ignore que les migrants maliens vers l’Europe viennent en France) n’y ont même pas eu droit à
une brève de nos actualités ? « C’est que, répond Sissoko, porte-parole de la Coordination
parisienne de sans-papiers (Csp75), présent à l’interview, rien
n’est plus normal que des nègres qui meurent. La mort d’un
esclave n’est pas une nouvelle sauf si c’est utile à son maître.

Les Français ont bien expliqué aux Italiens que leur opération maritime de sauvetage de migrants ne sert pas les intérêts européens et
français, ça fait "appel d’air". Il faut donc que nos jeunes meurent, plus il y en a, mieux c’est ; il y en aura moins d’arrivés sur le
sol français. Que ça se sache, il le faut, un peu, pas trop. Des gens
pourraient finir par s’apitoyer sur notre sort, ça pourrait coûter
cher aux finances d’un État et d’une société riches de l’exploitation des pays et des peuples Afrique, et puis aussi aux fortunes
électorales d’un tas de monde. Aujourd’hui on ne nous tue plus à
coups de fouet, d’un coup de mousqueton, ou la corde au cou, tout
bonnement, comme dans le temps, c’est clair.

C’est avec d’autres
méthodes qu’on nous tue, on crée les conditions pour qu’il y ait
beaucoup de gens pour profiter même de notre extrême misère. Où
se trouve la vraie barbarie, aujourd’hui ? il faut se le demander :
chez les tueurs aux mains sales, ou chez ces politiciens menteurs qui, en disant le contraire, en arborant cravateet mains propres, font
tout pour que prolifèrela masse des massacreurs potentiels ? » après ce grand malheur qui les a frappées, les familles
maliennes originaires du cercle de Bafoulabé et celles de
la région parisienne se sont réunies. diaby Bakou est leur
représentant. écoutons sa parole posée, précise et triste.
« Nous avons appris la nouvelle par nos familles au Mali.

Elles
l’avaient apprise par le maire qui avait été appelé par le passeur
malien de Tripoli. Ce passeur a appelé après seize jours, et nous
avons cru que le naufrage avait eu lieu le 28. Mais ensuite on a su
par le seul survivant que c’était le 14. Plus de 80 victimes de notre
cercle ; 24 de ma seule famille ; famille élargie, au sens africain, répartie sur quatre villages. 19 Diaby, 2 Dramé, 1 Sako, 1 Wane, 1 Kebé. De ces 24, trois corps seulement ont été retrouvés.
« Tout le cercle est en deuil. Jamais un si grand malheur n’y était
arrivé. Un tel nombre de jeunes, l’espoir des familles, perdus d’un
seul coup ! Nous les parents de France on savait qu’ils allaient
arriver, mais aucun ne savait par quel moyen, nous étions loin
d’imaginer des conditions si terribles.

Nous avons recueilli des
renseignements, depuis : tout y est terrible. « Le voyage est payé le plus souvent par les familles en Europe ;
le prix minimum est prohibitif pour la pauvreté qui règne au pays, il dépasse le million de francs CFa. Mais il y a aussi des jeunes
qui décident tout seuls de partir, sans rien dire. Ils en ont marre
de rester là et d’être des pauvres démunis de tout, incapables d’ai- der leurs familles ; ils espèrent une vie meilleure. Ils partent sans
le sou ou presque, ils s’arrêtent à chaque étape, ils se font sur- exploiter pour gagner assez jusqu’à l’étape suivante. Tous, les
uns comme les autres, vont d’abord à Bamako. C’est là qu’il y a
les vrais passeurs, les "coxeurs" qui se chargent du transport, ceux
qu’il faut payer. Tout le monde sait ça, les jeunes en parlent
entre eux ou quand leurs copains partis avant les appellent au
téléphone ; et il y a aussi le bouche-à-oreille. « De Bamako à Tripoli, ils voyagent séparément ; c’est-à-dire qu’à
Gao ou Agadez, selon la route empruntée, des convois sont formés avec des gens de nationalité différente qui ne se connaissent
pas, faciles à manier. Puis à Tripoli, les jeunes sont souvent placés dans des foyers de Subsahariens d’où ils ne sortent pratiquement pas ; en ville les Libyens sont rudes, les maltraitent souvent. C’est au moment d’embarquer qu’ils en sortent ; impossible
alors de revenir en arrière, c’est la mer. « On a un seul témoignage, celui du survivant.

À la mi-août
je l’ai eu au téléphone. Il restait sous le choc, il avait du mal à
parler. Une fois partis, trois ou quatre heures après, le bateau (un
grand canot gonflable) a commencé à se pencher du côté de la
poupe, des gens sont tombés à l’eau. Les autres doivent avoir
suivi, le canot s’être dégonflé, je suppose. Le jeune ne me l’a pas
dit, je n’entendais plus sa voix. Quand il a pu reparler, il m’a dit
qu’il s’est accroché à une planche qui a échoué sur la plage, des
Libyens l’ont secouru.

Les témoignages d’autres migrants m’ont
appris que ces canots sont préparés à la hâte, avec des planches
de bois. Ils ne sont pas faits pour naviguer, juste pour s’éloigner
du rivage, assez pour être aperçus par la marine italienne. Du
coup ça se perd facilement en mer. avant d’embarquer, les pas- seurs dépouillent les migrants de tout, passeports, actes de nais- sance, tout, et aussi les ceintures et les portables et tout l’argent
qu’ils ont sur eux. Ils nomment une personne et lui expliquent
comment s’orienter à l’aide d’une boussole ou d’un GPS, puis ils
les poussent, les abandonnent à la mer. « Depuis de nombreuses années les familles des Maliens de
France demandent à l’État malien que le développement écono- mique et social des régions les plus pauvres devienne une priorité
nationale.

Jamais rien n’a été fait. C’est de ces régions que vien- nent la plupart des jeunes qui émigrent. Cette tragédie qui a
frappé maintenant notre cercle et le pays tout entier nous fait
demander que le développement des régions pauvres devienne la
grande cause nationale malienne, seul moyen de stopper la sai- gnée des forces vives du pays. C’est au gouvernement de trouver
les moyens, c’est pour cela que le peuple les a élus. À la réunion
des familles avec les sages, le 14 septembre à Bagnolet, il y avait
aussi deux représentants du gouvernement.

Le vice-consul et le
représentant du ministre des Maliens de l’extérieur ont dit des
choses que les familles partagent. Mais nous en avons assez de
beaux mots, il nous faut des actes, des faits concrets. « Nous n’avions jamais soupçonné la dangerosité de cette traver- sée. Nous savions que nos jeunes prenaient "le bateau", sans
plus. On pensait à un bateau normal. Nous savons maintenant
que ce n’est pas du tout ça. aux États, nous demandons de faire
cesser ce trafic d’êtres humains. »