Sénégal : après le divorce, un nouveau départ pour le président Faye
1er juin 2026 13:32 0 messages
En limogeant son Premier ministre belliqueux, incapable de trouver des solutions aux vrais problèmes du pays, le Président sénégalais a mis fin à plusieurs mois de désordre et de confusion à la tête du Sénégal. La nouvelle ère qui s’ouvre est toutefois jalonnée d’embûches.
La décision était sur la table depuis plusieurs mois. Elle est devenue réalité le vendredi 22 mai. Entre le président de la République du Sénégal Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko, la relation se conjugue désormais au passé.
C’est à travers un communiqué très laconique que la nouvelle a été portée à la connaissance du public par le secrétaire général de la Présidence, Oumar Samba Ba. « Le président de la République a mis fin aux fonctions du Premier ministre, et par conséquent, à celle des ministres et secrétaires d’États, membres du gouvernement. Les membres du gouvernement sortant sont chargés d’expédier les affaires courantes. »
Tout est allé très vite. Quelques heures plus tôt, dans la journée du 22 mai, le Premier ministre était à l’Assemblée nationale où il a fait son show, à l’occasion des questions d’actualité. Comme à son habitude, il n’a pas pris de gants pour s’en prendre au chef de l’État, en particulier sur la gestion des fonds politiques. Pour lui, le Président Faye doit revenir à la raison en matérialisant sa promesse électorale. « Je ne suis pas du même avis que le Président sur les fonds politiques. Je pense qu’il s’est trompé et qu’il va revenir à la raison. Notre parti a une position claire sur cette question, depuis sa création. Nous n’avons jamais dit qu’il faut les supprimer, mais leur usage doit être encadré, contrôlé », fulmine Ousmane Sonko, pour qui ce serait une « honte » pour l’exécutif que cette réforme soit portée par des membres de l’Assemblée nationale.
Un Premier ministre réfractaire aux instructions
Il y a quelques jours, dans une interview avec des médias locaux, le Président Faye était revenu sur la difficulté à assurer une rigidité dans la gestion des fonds politiques, compte tenu de leur sensibilité et de la discrétion que requiert leur gestion. Devant le parlement, le Premier ministre prend le contre-pied et accuse indirectement son patron de reniement. À l’en croire, le projet de réforme des fonds politiques qu’il a déjà rédigé a été présenté à deux reprises au chef de l’État qui le bloque. Ousmane Sonko de menacer : « Il faut savoir que c’est la Constitution qui donne au président de la République l’initiative des lois ; c’est la même Constitution qui donne au Premier ministre et aux députés la même prérogative. L’initiative du Premier ministre n’est pas une initiative dérivée ou dépendante. Le Premier ministre peut initier un projet quand il veut, libre au Conseil des ministres d’adopter ou de rejeter. »
Très en verve face à un parlement totalement acquis à sa cause, Ousmane Sonko estime qu’un bon Premier ministre ne suit pas aveuglément le chef. Selon sa vision, même s’il est nommé par le Président, le PM n’a pas à attendre son autorisation pour agir. Une fois qu’il est nommé, il est chargé d’exécuter la politique de la Nation et il doit pouvoir jouer pleinement ce rôle. « Nous avions dans ce pays l’habitude d’avoir des Premiers ministres béni-oui-oui, sans aucune autonomie de décision, des Premiers ministres qui ne font que suivre aveuglément des instructions. Je ne serai pas ce Premier ministre. Et je n’en voudrais pas non plus si j’étais Président de la République », a-t-il soutenu. Très sûr de lui, le chef de la majorité parlementaire a souligné que les divergences dans Pastef ne se règlent pas par décret, mais dans les instances du parti.
Chronique d’une relation tumultueuse
Pour beaucoup d’observateurs, c’était la sortie de trop. Cette fois, la réaction n’a pas tardé. Vers 21 heures, la télévision nationale annonce une déclaration du Président de la République. Finalement, ce ne sera pas le chef de l’État mais le secrétaire général de la Présidence qui donnera la nouvelle, ouvrant une nouvelle page dans les relations entre le Président du Sénégal et son désormais ex-Premier ministre. Cela fait plusieurs mois que le président de la République et son Premier ministre étaient en désaccord sur plusieurs points essentiels.
Le point culminant de la discorde a été enregistré en novembre 2025, quand Ousmane Sonko a défié publiquement, devant ses militants, le Président de la République. Il le sommait clairement de renoncer à sa volonté de changer la coordinatrice de la coalition présidentielle qui les a portés au pouvoir. Dans la foulée, Diomaye réagit et acte ce qui était encore un secret pour beaucoup de Sénégalais, y compris des responsables du régime. Il nomme Mme Aminata Touré en remplacement de la protégée de Sonko, Aida Mbodj. La guerre longtemps latente devient ouverte et frontale.
Depuis, Diomaye déroule avec sa coalition « Diomaye président » tout en continuant de se réclamer de Pastef. Pendant ce temps, les partisans de Sonko ruent dans les brancards et engagent la bataille de la « dédiomayisation » au sein de leur parti à travers le renouvellement des instances.
La justice, cause principale de la discorde
À l’origine de cette escalade, il y a surtout le fonctionnement de la justice. Deux dossiers sont souvent brandis par le Premier ministre et ses partisans. D’une part, la reddition des comptes pour les tenants de l’ancien régime, d’autre part la lumière sur les morts durant la crise préélectorale. Sur cette deuxième question, souvent mise en avant, le Président Diomaye a rappelé que les dossiers avaient été confiés à la justice et que les enquêtes se poursuivaient sereinement. À ce jour, a-t-il confié, des dizaines voire des centaines de personnes ont été auditionnées. « Moi, j’ai transmis tous les dossiers et c’est à la justice de faire librement son travail. Mon obligation, en tant que chef de l’État, est de donner les moyens aux magistrats pour qu’ils puissent être indépendants. Quand on verra qu’il y a des magistrats qui manquent à leurs obligations, l’État prendra toutes ses responsabilités », a dit le Président, non sans rappeler la présomption d’innocence des personnes poursuivies et la nécessité de mener des enquêtes solides et sans précipitation, pour éviter des erreurs préjudiciables.
En sus de ces dossiers mis en avant par la communication politique, le désormais ancien Premier ministre tenait particulièrement à sa réhabilitation dans les affaires pour lesquelles il a été condamnés, en particulier dans la poursuite en diffamation qui lui a valu son inéligibilité. C’est à la suite d’un revers dans ce dossier qu’il a commencé à attaquer directement le chef de l’État, allant jusqu’à le traiter de président faible et lui enjoignant de gouverner ou de le laisser gouverner.
Un limogeage attendu
Pour les observateurs avertis de la scène politique sénégalaise, cette séparation est loin d’être une surprise. Entre le Président de la République et son ex Premier ministre, les difficultés ont commencé dès les premiers jours de l’arrivée au pouvoir. Avec, d’une part, un Premier ministre puissant qui ne se gênait pas de s’affirmer comme le vrai chef de l’exécutif, et, d’autre part, un Président de la République très conciliant qui avait des airs de reine d’Angleterre.
Acculé par ses détracteurs, traité de faible, Diomaye n’hésitait pas à balayer d’un revers de la main ces accusations en défendant son PM avec beaucoup de conviction. « Le premier ministre, disait-il, ne me pose pas de problème. Au contraire, je pense qu’il n’a pas assez de pouvoir ; je compte d’ailleurs le renforcer, parce que je veux être davantage aidé dans mes tâches pour plus d’efficacité et d’efficience. Ce n’est pas difficile à comprendre », soulignait-il, ajoutant qu’il voulait des directeurs généraux forts, des ministres forts et un Premier ministre super fort.
Pendant ce temps-là, le Premier ministre multipliait les sorties humiliantes pour le Président. Il est allé jusqu’à remettre en cause ses nominations, en refusant de les contresigner. Le cas le plus emblématique est celui de Monsieur Samba Ndiaye, nommé président du conseil d’administration de la société nationale HLM. Il n’a eu de cesse aussi de critiquer vertement des ministres de la République en qui le Président avait placé sa confiance, obligeant même, dans certains cas, le chef de l’État à en limoger certains.
Vers un bras de fer politique et institutionnel
La grande question qui se pose aujourd’hui c’est : qui pour prendre le relais ? Et comment va se comporter la majorité parlementaire désormais incarnée par Pastef ? Tout porte à croire que le parti de Sonko, largement majoritaire à l’assemblée nationale, fera tout ce qui est en son pouvoir pour bloquer l’action du gouvernement. L’un des outils dont il dispose, c’est la motion de censure prévue par l’article 86 de la Constitution sénégalaise. Mais il s’agit là d’un pouvoir très encadré et à l’efficacité douteuse. En effet, rien n’empêche le Président de reconduire dans la minute le même Premier ministre et l’Assemblée ne peut voter une autre motion durant la même session. Par ailleurs, le recours à la motion pourrait déclencher le pouvoir de dissolution de l’Assemblée nationale.
Outre la motion de censure, le parlement peut aussi être tenté de bloquer le budget, mais là aussi, le Président dispose de voies de contournement pour dérouler sa politique. Toutefois, ces leviers sont strictement encadrés et peuvent difficilement prévaloir dans la durée. Autant de facteurs qui rendent la cohabitation improbable et la dissolution en faveur d’élections législatives anticipées à partir de décembre prochain plus que plausible.
À propos du successeur de Sonko à la Primature, le président de la République a le choix entre une personnalité neutre et consensuelle et une figure de Pastef qui pourrait l’aider à reconquérir la base affective du parti. Parmi les noms qui reviennent le plus, figurent ceux de Mouhamadou Makhtar Cissé, inspecteur général d’État et ancien ministre, du général Birame Diop, ministre des Forces armées réputé très influent auprès du Président Faye et de Makhtar Diop, de la Société financière Internationale de la Banque mondiale… Reste à savoir qui acceptera de prendre les rênes d’un gouvernement empêtré dans les difficultés et dans un contexte politique aussi mouvementé.
La bonne nouvelle, c’est que ce limogeage pourrait constituer un signal positif dans la normalisation des relations avec le Fonds monétaire international et les partenaires traditionnels du Sénégal, dont le Premier ministre a été un grand pourfendeur. Lors de sa dernière sortie à l’Assemblée nationale, il n’a pas hésité à qualifier une partie de la dette du pays de « dette odieuse » avant de menacer de ne pas la payer en cas de difficultés. Un point de vue manifestement divergent des orientations du chef de l’État.
Voir en ligne : Mondafrique
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