Vous êtes ici : Accueil » Afrique de l’Ouest » Togo » Togo : La dictature aux abois

Togo : La dictature aux abois

D 1er août 2012     H 15:11     A Paul Martial     C 0 messages


Le silence des grands médias internationaux ne doit pas nous
tromper : le Togo est bien en train de vivre une crise
profonde comme en témoigne la puissance, le nombre et le
rythme des manifestations qui se déroulent à travers le pays.

Ce pays d’Afrique de l’ouest n’a connu que la dictature depuis
l’assassinat de Sylvanus Olympio en 1963, le père de
l’indépendance, par les sbires de la France où se trouvait
Eyadema, plus connu sous le nom de « sergent Étienne », qui
régna sans partage pendant 38 années. A sa mort son fils, Faure
Gnassingbé appuyé par l’armée, prend le pouvoir et organise des
élections en 2005 qui se termineront dans un bain de sang. Les
organisations de défense des droits de l’homme estiment que 790
personnes sont mortes et ce sont des milliers de togolais qui ont
dû s’exiler pour fuir les milices du parti présidentiel le RPT,
notamment dans le pays voisin le Bénin où vivent encore, à
Agamé, des centaines de réfugiés dans un dénuement complet.

En 2010 de nouvelles élections sont organisées, de telle manière
que la victoire de Faure Gnassimbé soit assurée, mais de façon
moins caricaturale et moins violente que pour celles de 2005.
A cet effet, les listes électorales seront trafiquées, l’élection se
fera à un tour avec l’achat des consciences, le bourrage des
urnes, la centralisation des résultats permettant toutes les
manipulations, etc… Depuis, régulièrement, des manifestations
sont organisées par l’opposition qui revendique la victoire
électorale.

Une opposition combative

L’Union des Forces du Changement était la principale organisation
de l’opposition, dirigée par le fils de Sylvanus Olympio, Gilchrist.
Sa seule qualité, de dirigeant de l’opposition, il l’a doit
uniquement au nom qu’il porte car il n’a jamais été capable de
mener une opposition conséquente et, lors des événements
décisifs, il a toujours louvoyé, puis reculé. Petit à petit, il s’est
éloigné de la direction de son Parti, à tel point que deux centres
de décisions se sont progressivement formés, un au domicile de
Gilchrist situé à Tokoin dans les quartiers chics de Lomé, l’autre
dans le quartier populaire à Lomnava[1] .
Pour les élections présidentielles, Gilschrist Olympio a manoeuvré,
pour refuser par la suite de se présenter, soutenant du bout des
lèvres le candidat qui allait porter les couleurs de l’UFC, Jean-
Pierre Fabre.

Après les élections, Faure Gnassingbé a proposé une sorte de
gouvernement d’union nationale où il aurait tout pouvoir quand
les représentants de l’opposition n’auraient que des strapontins ;
le seul but étant de montrer, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, que
Faure Gnassimbé était un homme de rassemblement. Sans
demander l’avis de personne, Gilchrist a accepté, accompagné
de quelques affidés.

L’essentiel des membres de son Parti refusèrent cette capitulation
et fondèrent l’Alliance Nationale pour le Changement qui, depuis,
mène sans relâche une politique combative contre la dictature.
Après les élections elle a construit, avec d’autres organisations
politiques, un Front large (le FRAC) qui, depuis le résultat du
second tour, appelle à des manifestions régulières contre le holdup
électoral.

Un Pouvoir aux abois

Le Gouvernement n’a eu de cesse d’harceler l’opposition en
démettant arbitrairement huit députés de l’ANC malgré les
recommandations de la Cour de Justice de la CEDEAO. Ensuite il
a mis sur pied une commission « vérité et de réconciliation », qui a
surtout permis à ce que les criminels, qui ont agit pendant des
années sous la dictature, ne répondent pas de leurs actes devant
la justice. Puis il a confié à la Commission Nationale des Droits de
l’Homme (CNDH) un audit que le pouvoir a publié sur son site, en
prenant soin d’expurger les cas avérés de torture dans les lieux
de détention de l’Agence Nationale du Renseignement. Après que
le vrai rapport ait été publié et largement diffusé, le pouvoir a
réagit en confiant la mise en place de réformes … aux principaux
accusés.

A l’intérieur du clan Eyadema une lutte fratricide, au vrai sens du
terme, s’est déroulée en 2009 quand Faure à accusé son demi
frère, Kpatcha Gnassingbé, d’une tentative de coup d’état et l’a
emprisonné avec une trentaine de personnes. Au bout de deux
ans d’emprisonnement un procès est en train de se dérouler et
déjà les principaux accusés font état de torture à leur encontre.
Aujourd’hui les mobilisations redoublent contre le projet de la
réforme électorale pour préparer les élections locales et
législatives. Une fois de plus le gouvernement togolais, de
manière unilatérale a pris les décisions, celles là mêmes qui vont
lui permettre d’assurer son succès électoral. Décidément la vitrine
démocratique, qui plait tant à l’Union Européenne et à la France,
cache mal la dictature de l’arrière boutique pour peu que l’on ait
la volonté d’y jeter un coup d’oeil.

La France en soutien

Comme scellé par un pacte de sang après l’assassinat d’Olympio,
la France va demeurer un indéfectible soutien à la dictature au
Togo, comme le souligne d’ailleurs la haute administration
française :« Après avoir été délaissé par les bailleurs de fonds pendant une
dizaine d’années (à l’exception de la France qui a toujours gardé
un volant d’aide au développement avec ce pays) ».[2]
L’UE, elle, va financer en partie les élections de 2011 et, tout de
suite après, lever les sanctions malgré les fraudes électorales
massives et les multiples atteintes aux droits de l’Homme. La
politique de l’UE est simple, les dictatures amies doivent être soft, c’est-à-dire des élections truquées et une répression discrète. Une
fois ces conditions remplies, l’Union européenne peut
recommencer son aide au développement, l’accompagnant de
quelques commentaires sur l’amélioration de la gouvernance. Les
meilleurs avocats du gouvernement togolais vont être Louis
Michel, ancien ministre belge des affaires étrangères, qui s’est
spécialisé dans la défense des dictatures africaines et la France.
Cette dernière est récompensée, en effet en 2011 les entreprises
de l’hexagone ont exporté pour plus de 247 millions d’euros. De
plus, les multinationales françaises sont particulièrement
implantées au Togo. Ainsi le port, principale ressource
économique du Togo, où transitent près de huit millions de
tonnes de marchandises, est aux mains du groupe Bolloré et de
la GETMA. D’autres multinationales comme la CFAO, Total, Accor
ou des entreprises togolaises qui appartiennent à des Français,
telles l’African West Cargo, entreprise de cargo aérien, ou les
transports routiers comme Renaldo et STTR plus une myriade de
PME. Pour résumer :
Jackpot pour les multinationales
« Le Togo reste un client fidèle de la France en dépit d’un
environnement concurrentiel toujours plus serré. Les
importateurs togolais continuent d’avoir le « réflexe français »
lorsqu’il s’agit pour eux de rechercher un produit ou un
équipement. Notre commerce avec ce pays connaît donc une
certaine résistance et donc une relative stabilité"

Enfin le Togo reste un refuge pour les Français qui sont en
délicatesse avec la justice de leur pays, le plus célèbre d’entre
eux, Richard Debasch, sorte d’éminence grise de Faure
Gnassimbé, qui s’est chargé d’habiller juridiquement son coup
d’état.

Une lutte importante.

Par son ampleur, la lutte des populations togolaises et la situation
similaire de maints pays africains francophones peut rapidement
s’élargir. En effet des mobilisations importantes, notamment
menées par la société civile, se déroulent au Gabon contre les
trucages électoraux et la prise du pouvoir par le fils Bongo.
La lutte au Togo a pris une ampleur inégalée et est conduite de
manière unitaire. L’opposition politique et la société civile
militante, en tout 17, se structurent et se retrouvent dans un
même cadre organisationnel : le « Collectif sauvons le Togo ».

Notre solidarité doit être entière avec cette lutte. Déjà nous
devons exiger que la France cesse immédiatement ses aides et
projets sécuritaires. La France, comme le rappelait fièrement
Alliot-Marie disposée à prêter main forte à la dictature de Ben Ali
lors de la révolution tunisienne, a un savoir faire inégalable dans
le « maintien » de l’ordre. C’est elle qui s’est chargée d’équiper,
via FCI (France Coopération International), les 6000 gendarmes
et policiers en faisant travailler les société françaises : Protecop
pour l’équipement individuel, Soicex pour le matériel radio et la
CFAO pour les véhicules 4x4, tout cela pour la bagatelle de
500 000€ payés, en grande partie, par l’Union Européenne[4].
Ces mêmes policiers et gendarmes qui, fort de leur équipement
et formation, dispersent avec brutalité les tentatives de
rassemblement, matraquent et gazent les manifestants. Déjà on
compte deux morts. Les dirigeants de l’opposition sont soit
arrêtés, soit comme Jean-Pierre Fabre, assignés à résidence. Il
est donc important que les organisations progressistes en France
exigent du gouvernement l’arrêt de cette coopération et le départ
des huit policiers et militaires français présents au Togo. Ce serait
un premier signe démontrant que la France ne soutient plus les
gouvernements illégitimes en Afrique, comme François Hollande
s’y est engagé.

Paul Martial
- [1] Etiam.com 17/08/2009
- [2] http://www.tresor.economie.gouv.fr/pays/togo
- [3] ibidem
- [4] Cf La lettre du Continent N°579 du 7 janvier 2010