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Algérie – Procès contre des « non-jeûneurs » : la société réagit au diktat des « moralisateurs »

D 14 décembre 2010     H 04:12     A Bertold de Ryon     C 0 messages


Deux séries
d’acquittement, mais
une condamnation à
deux ans de prison ferme :
tel est le bilan de plusieurs
procès retentissants qui ont
lieu récemment en Algérie
pour punir des personnes qui
(aux yeux de ceux qui les
faisaient poursuivre) avaient
« enfreint des
commandements de la
religion ».

Dernier procès en date,
celui qui s’est déroulé le 8
novembre 2010 à Akbou. Il s’agit d’une ville d’environ 50.000
habitant-e-s située en Kabylie, la région majoritairement habitée
de Berbères qui se trouve à environ cent kilomètres à l’est de la
capitale Alger. Huit personnes étaient accusées de s’être
réfugiées, pendant le Ramadan – en août de cette année – dans
un bâtiment neuf situé dans une zone industrielle pour y boire,
fumer ou encore pour manger. Leur procès avait été initialement
prévu pour le 6 septembre, puis reporté suite à une mobilisation
massive des citoyens autour des accusés.
Initialement, c’est douze personnes qui avaient été
interpellées, dont un propriétaire d’un restaurant accusé d’avoir
grillé des brochettes en journée pendant le Ramadan. Mais
plusieurs des interpellés, majoritairement jeunes, avaient été
relaxés sans poursuites, à défaut de preuve. Le lieu de leur
interpellation était d’ailleurs symbolique : il s’agit du village
d’Ouzellaguen, l’endroit même où, en août et septembre 1956,
avait lieu – dans la clandestinité et en pleine guerre coloniale – la
conférence de délégués du Front de libération nationale (FLN) qui
avait adopté la célèbre « charte de la Soummam », portant le
nom de la rivière dans le vallée de laquelle se trouve ce village. La
« charte » prévoyait, pour le temps quand l’Algérie serait libérée
du joug colonial, l’instauration d’une République laïque, du
pluralisme politique et religieux.
Quant aux accusés d’Akbou, ils ont tous été acquittés, le 8
novembre dernier. Leur procès avait de nouveau, comme début
septembre, mobilisé de nombreux citoyens de la localité d’Akbou,
mais aussi venus d’ailleurs (provoquant même un embouteillage
routier) pour soutenir les accusés. Si certain-e-s des citoyen-e-s
mobilisé-e-s appartiennent au « Mouvement pour l’autonomie de
la Kabylie » (MAK) – un mouvement berbère ethno-nationaliste
plutôt douteux voire droitier, qui voudrait tourner le dos « aux
Arabes » pour se rapprocher de l’Europe – un grand nombre des
présents appartenait à des courants progressistes. On y trouvait
des militant-e-s du Parti socialiste des travailleurs (PST), d’un
comité d’étudiant-e-s de l’université de Bejaïa (la capitale de la
région), d’une association d’avocat-e-s, mais aussi de la Ligue
algérienne des droits de l’Homme.
Les juges, quant à eux, ont considéré qu’« aucun article » de
la loi algérienne ne permettait une condamnation des accusés.
Les poursuites avaient engagées sur la base de l’article 144 du
Code pénal du pays, qui sanctionne le « dénigrement contre
l’islam ». Mais une pratique – ou la non-observation d’une
certaine pratique – de la religion, à titre privé, ne tombe pas
sous cette définition générale, selon l’interprétation du tribunal.
La même solution avait été adoptée aussi par les juges d’Aïn
el-Hammam, autre ville de Kabylie (environ 20.000 habitant-e-s),
où deux ouvriers du bâtiment avaient été poursuivis. Ils étaient
accusés de faits similaires, pour avoir bu de l’eau sur un chantier,
le 12 août, quand la température était de 40 degrés. Au moins
l’un d’eux, sinon les deux ouvriers sont de croyance chrétienne.
La mobilisation pour soutenir les deux accusés, Salem Fellak (34
ans) et Hocine Hocini (47 ans), a aussi été massive. Elle
impliquait même un sit-in à Paris, pas loin du consulat algérien,
le 02 octobre, à trois jours de l’ouverture de leur procès. Une
pétition de soutien a reçu de nombreuses signatures en Suisse
francophone, où elle a été soutenue par des antiracistes, Verts et
communistes. Alors que le procureur avait réclamé trois ans de
prison sans sursis, les juges ont cependant prononcé un
acquittement.
Bouchout Farès, âge de 27 ans, a au contraire été condamné
à deux ans de prison sans sursis, à la mi-octobre à Oum el-
Bouaghi. Cette ville est située à environ 500 km au sud-est
d’Alger, mais en dehors de la Kabylie, dans une région
arabophone. Le tribunal l’a aussi condamné à une amende
d’environ 1.000 euros (cinq fois le salaire mensuel moyen en
Algérie). Le jeune homme s’est trouvé dans un groupe de nonjeûneurs
qui s’été caché pour consommer eau ou nourriture
pendant le Ramadan, mais avait été dénoncé à la police par des
délateurs ; il avait été le seul qui ne pouvait pas prendre la fuite
assez rapidement. Des avocats algériens ayant des sources au
ministère de la Justice prétendent, cependant, qu’il sera
probablement acquitté en appel. L’instance d’appel a été
engagée.

Bertold de Ryon