La CEDEAO face aux crises sécuritaires et politiques en Afrique de l’Ouest
11 février 2026 20:56 0 messages
EXCLUSIF SENEPLUS - Il est nécessaire de renforcer le caractère contraignant et opérationnel des décisions communautaires. Les critères d’intervention et de sanction doivent être clarifiés
Échec institutionnel ou nécessité de refondation ?
Depuis sa création en 1975, la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) s’est imposée comme l’un des principaux cadres d’intégration régionale du continent africain. Fondée sur des objectifs ambitieux de coopération économique, de libre circulation des personnes et des biens, ainsi que de promotion de la paix, de la stabilité politique et de la démocratie, elle a longtemps été présentée comme un modèle de régionalisme africain. Cependant, les profondes mutations politiques et sécuritaires survenues au cours de la dernière décennie ont mis en lumière les limites croissantes de cette organisation.
L’espace ouest-africain est aujourd’hui confronté à une instabilité multidimensionnelle, marquée par la montée du djihadisme dans le Sahel central, l’affaiblissement de l’autorité de l’État, les ruptures constitutionnelles et les sanctions économiques controversées. Cette instabilité se manifeste également par le coup d’État survenu en Guinée-Bissau pendant le processus électoral pour l’élection d’un nouveau chef d’État et par la tentative avortée de coup d’État au Bénin. Ces événements récents démontrent que même des pays historiquement stables ne sont plus à l’abri de la tourmente politique, accentuant la vulnérabilité régionale et renforçant la perception d’un déficit de gouvernance.
Face à cette tourmente, la CEDEAO a souvent semblé impuissante à proposer des réponses efficaces, coordonnées et adaptées aux réalités locales, ce qui a profondément érodé sa crédibilité. La dégradation des relations avec certains États membres, en particulier ceux du Sahel central, s’est accentuée à la suite des changements anticonstitutionnels de gouvernement et des sanctions économiques et diplomatiques imposées par l’organisation. Bien que ces mesures s’inscrivent dans une logique de défense de l’ordre constitutionnel, elles ont été largement perçues comme contre-productives par les autorités de transition et une partie significative des populations, qui y voient une réponse punitive déconnectée de l’urgence sécuritaire et humanitaire.
C’est dans ce contexte de fracture institutionnelle et de crise de confiance qu’est née l’Alliance des États du Sahel (AES), regroupant le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Cette initiative marque une rupture historique dans le processus d’intégration ouest-africain et symbolise la volonté de ces États de redéfinir les modalités de leur coopération régionale sur la base de la souveraineté, de la solidarité sécuritaire et du pragmatisme stratégique. Cette étude s’interroge sur les raisons pour lesquelles la CEDEAO est aujourd’hui perçue comme un échec institutionnel et stratégique et sur les conditions nécessaires à sa refondation. Elle propose d’analyser, d’une part, les causes profondes et les manifestations de cette crise et, d’autre part, les réformes susceptibles de restaurer la crédibilité, l’efficacité et la légitimité de l’organisation auprès des États membres et des peuples ouest-africains. L’analyse s’articulera autour de deux axes principaux : la mise en évidence des limites structurelles, politiques et sécuritaires de la CEDEAO, puis l’examen des perspectives de refondation indispensables à la survie et à la pertinence de l’intégration régionale en Afrique de l’Ouest.
Première partie : Les causes structurelles et politiques du discrédit de la CEDEAO
La crise actuelle de la CEDEAO ne peut être expliquée par des événements isolés ou conjoncturels. Elle s’inscrit dans une dynamique plus profonde, résultant de faiblesses structurelles, de choix politiques contestés et d’une inadéquation croissante entre les normes défendues par l’organisation et les réalités vécues par les États membres et leurs populations.
La montée de l’insécurité, les ruptures constitutionnelles, les sanctions économiques controversées et la perte de confiance populaire constituent autant de symptômes d’un malaise institutionnel plus large. Cette première partie analyse les fondements du discrédit de la CEDEAO, en mettant en évidence les limites de sa gouvernance, son incapacité à répondre efficacement aux défis sécuritaires majeurs et les conséquences politiques de sa gestion des crises.
1- Les limites institutionnelles et politiques de la CEDEAO
Malgré l’existence de textes normatifs avancés, la CEDEAO souffre de limites institutionnelles et politiques profondes. Son fonctionnement repose essentiellement sur une logique intergouvernementale dominée par les chefs d’État, réduisant l’autonomie réelle de ses institutions et favorisant une application sélective des décisions communautaires. Les principes démocratiques défendus par l’organisation apparaissent souvent subordonnés aux intérêts politiques des États les plus influents.
Un double standard perçu affaiblit son autorité morale, ferme face aux coups d’État militaires mais plus tolérante envers les dérives autoritaires constitutionnelles. Les révisions opportunistes de constitutions dans certains États illustrent cette incohérence, nourrissant un sentiment d’injustice et de défiance populaire.
Enfin, l’organisation intervient souvent de manière réactive, incapable de traiter les causes profondes de l’instabilité, telles que la mauvaise gouvernance, la marginalisation sociale et la perte de confiance des citoyens, ce qui contribue à la répétition des crises et à l’érosion de son autorité régionale.
B.L’incapacité de la CEDEAO à répondre efficacement à la menace djihadiste au Sahel
La montée en puissance du djihadisme armé dans le Sahel central constitue l’un des défis sécuritaires les plus graves auxquels la CEDEAO ait été confrontée. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger font face à une insécurité persistante, caractérisée par des attaques terroristes, des violences intercommunautaires et un affaiblissement progressif de l’autorité de l’État sur de vastes portions de leur territoire. La CEDEAO a peiné à proposer une réponse régionale cohérente et efficace, en raison de l’absence d’une véritable doctrine régionale de sécurité collective et de la dépendance excessive aux partenaires extérieurs. La Force en attente de la CEDEAO, prévue comme instrument central de gestion des crises, est restée largement théorique. Cette incapacité a alimenté un sentiment de frustration dans les États les plus affectés, renforçant l’idée que l’organisation privilégiait les considérations politiques et institutionnelles au détriment de la sécurité humaine et favorisant un discours souverainiste dans plusieurs pays du Sahel.
La rupture avec les États du Sahel et la perte de légitimité populaire
Les limites institutionnelles et sécuritaires de la CEDEAO ont conduit à une rupture profonde avec certains États membres, notamment le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Les sanctions économiques et diplomatiques imposées après les changements anticonstitutionnels de gouvernement ont aggravé la pauvreté, perturbé les échanges régionaux et renforcé le sentiment de marginalisation. Cette situation a alimenté une perte de légitimité populaire et favorisé l’adhésion au discours souverainiste promu par les autorités de transition.
La création de l’Alliance des États du Sahel (AES) traduit la volonté de ces États de redéfinir leur coopération sur la base de la souveraineté, de la solidarité sécuritaire et du pragmatisme stratégique, et symbolise le désaveu de la CEDEAO.
II. Les perspectives de refondation pour restaurer la crédibilité et l’efficacité de la CEDEAO
La crise que traverse la CEDEAO ne doit pas conduire à une remise en cause définitive de l’intégration régionale ouest-africaine. Elle impose une réflexion approfondie sur les conditions de refondation de l’organisation afin de l’adapter aux réalités politiques, sécuritaires et sociales contemporaines. La fragmentation régionale incarnée par l’AES constitue un signal d’alerte majeur : sans réformes structurelles, la CEDEAO risque de perdre durablement sa centralité stratégique.
Réformer la gouvernance institutionnelle et juridique de la CEDEAO
Il est nécessaire de renforcer le caractère contraignant et opérationnel des décisions communautaires, notamment en matière de gouvernance démocratique et de prévention des crises. Les critères d’intervention et de sanction doivent être clarifiés et harmonisés afin de mettre fin à la perception de double standard. L’autonomie financière et le rôle des institutions communautaires doivent également être renforcés pour équilibrer le poids politique des sommets des chefs d’État et restaurer la confiance.
2- Repenser l’approche sécuritaire et la gestion des crises régionales
La CEDEAO doit adopter une véritable doctrine régionale de sécurité collective, adaptée aux réalités du terrorisme et de l’insécurité transfrontalière. Cela implique le renforcement de la coopération militaire et du renseignement, la mise en place de mécanismes d’alerte précoce, et l’intégration de réponses économiques, sociales et territoriales. Sans cette approche globale, les réponses sécuritaires resteront partielles et inefficaces.
3- Recentrer la CEDEAO sur les peuples ouest-africains et restaurer sa légitimité populaire
Restaurer la légitimité de la CEDEAO suppose de recentrer son action sur les besoins concrets des citoyens, de renforcer le dialogue avec la société civile, les jeunes et les organisations professionnelles, et de promouvoir la libre circulation effective des personnes et des biens. Une approche pragmatique vis-à-vis des initiatives alternatives, comme l’AES, pourrait favoriser une coopération complémentaire et limiter la fragmentation régionale.
Conclusion générale
L’analyse du fonctionnement de la CEDEAO met en évidence une crise profonde de légitimité, d’efficacité et de cohérence stratégique. La montée du djihadisme, la multiplication des coups d’État, la fragilisation des processus démocratiques et la rupture avec certains États membres illustrent les limites d’un modèle institutionnel devenu inadapté aux réalités contemporaines.
L’échec perçu de la CEDEAO repose sur des facteurs structurels interdépendants : des limites institutionnelles et politiques, une incapacité à répondre efficacement à la menace jihadiste, et un recours aux sanctions économiques et diplomatiques perçu comme injuste, provoquant une perte de légitimité populaire et la création de l’AES.
La refondation de l’organisation passe par une réforme profonde de sa gouvernance, une redéfinition de l’approche sécuritaire et un recentrage sur les peuples ouest-africains. Dans ce contexte, la décision des chefs d’État, réunis lors du sommet d’Abuja le 19 décembre, de désigner le Sénégal pour assurer la présidence de la Commission de la CEDEAO suscite un réel espoir, offrant une opportunité de renouvellement, de cohérence et de leadership régional.
L’avenir de la CEDEAO dépendra de sa capacité à tirer les leçons de ses échecs, à dépasser une approche strictement normative et à construire une vision stratégique fondée sur la sécurité collective, la souveraineté partagée et le bien-être des populations. Une transformation ambitieuse et réaliste pourrait permettre à l’organisation de redevenir un pilier essentiel de la stabilité et de l’intégration en Afrique de l’Ouest.
M. El Hadji Amadou Niang est ancien fonctionnaire international à L’organisation de l’Unité africaine et au secrétariat général de l’ONU, ancien Ambassadeur du Sénégal et Consultant international de haut niveau.
Voir en ligne : Seneplus
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