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Emmanuel Macron, une incertaine idée de l’Afrique

Par Nathalie Prevost

D 24 novembre 2020     H 15:43     A Nathalie Prevost     C 0 messages


Dans un entretien avec Jeune Afrique, le Président français, Emmanuel Macron, révèle ce qui serait sa vision de l’Afrique et des relations franco-africaines.

C’est peu de dire que cet entretien ne fera pas date, aussi médiocre que le discours de Dakar de Nicolas Sarkozy sur ce continent africain qui ne serait « pas entré dans l’Histoire ».

Première source du malaise, Emmanuel Macron n’évoque jamais les peuples africains. Le Président français n’apprécie pas davantage qu’on l’interroge sur la démocratie ou le pluralisme, également hors sujet. Ce qu’il apprécie en Afrique, c’est la naissance de technocraties mondialisées, des diasporas riches et bien nées, des perspectives de business et les start-upers, comme ceux de la plateforme « Digital Africa ». Le chef d’Etat français souhaite avant tout « impulser une nouvelle dynamique dans la relation économique qui unit la France et le continent. »

Emmanuel Macron aime les débats, quand il les organise et quand leur objet est culturel ou patrimonial. Il rend hommage à « l’ambition » de Felwine Sarr et au « talent » de la commissaire générale de l’exposition Africa 2020, N’Goné Fall.

Emmanuel Macron n’aime pas trop les vieux. Il croit au « changement générationnel », dont il se pense le meilleur exemple. Il n’a pas à proprement parler de vision. Les capitales africaines qu’il connait le mieux, ce sont Washington, Bruxelles et Bonn.

Le renouvellement de génération en guise de vision politique
Il en appelle à « une nouvelle méthode », dont on ne voit guère les contours en lisant la longue dissertation livrée à Jeune Afrique. Il serait visionnaire en invitant « des personnes qui incarnent le renouvellement générationnel, y compris sur le plan politique » à côté des chefs d’Etat au prochain sommet France-Afrique. Un peu comme les plateaux télé lorsqu’ils font venir des téléspectateurs autour des invités politiques.

Mais qui seront ces jeunes pousses ? Le conseil présidentiel pour l’Afrique qu’il avait créé au début de son quinquennat avec la même feuille de route, a vu une grand partie de ses membres démissionner et quelques survivants promus à des postes diplomatiques.

Une certitude, les opposants ne sont pas bienvenus dans une France qui est pourtant celle des droits de l’Homme et, croyait-on savoir, de la liberté d’expression. Ainsi l’Ivoirien Guillaume Soro, un des hommes politiques ivoiriens de premier plan et pourtant interdit d’élection présidentielle, est invité à prendre le large. Emmanuel Macron lui a fait savoir qu’il n’était plus le bienvenu en France. « Nous ne souhaitons pas qu’il mène des actions de déstabilisation depuis le sol français. »

Emmanuel Macron n’aime pas les débats qui s’enflamment. Il veut bien accueillir des personnes « qui seraient menacées chez elles , » mais pas « des activistes qui cherchent à déstabiliser un pays. »

Quand Jeune Afrique interroge Emmanuel Macron sur la démocratie en Afrique, il revient sur le « renouvellement des générations », son idée fixe, et estime que ce renouvellement « est relativement en échec en politique ».

Le méchant complot russe et turc
La démocratie n’est pas un sujet. Emmanuel Macron ne voit pas quelle relation il pourrait y avoir entre le sentiment anti-français qui se développe en Afrique francophone et le soutien de Paris à des chefs d’Etat mal aimés et mal élus. Il ne voit pas du tout. C’est un complot. Une manipulation de la Russie et de la Turquie « qui jouent sur le ressentiment post-colonial. »

« Il ne faut pas être naïf sur ce sujet : beaucoup de ceux qui donnent de la voix, qui font des vidéos, qui sont présents dans les médias francophones sont stipendiés par la Russie ou la Turquie. »

Pour Emmanuel Macron, en somme, les Africains ne peuvent penser par eux-mêmes. Et quand ils pensent contre la France, c’est qu’ils sont « stipendiés. »

Pour Emmanuel Macron, on le répète, la démocratie est une question de génération. Pas de droits humains. Pas d’élection. Pas de troisième mandat. Alassane Ouattara, par exemple, est « totalement réceptif » à la question de l’âge du Président. « Il a lui –même hésité à introduire une limite d’âge dans la Constitution ! », s’exclame, encore impressionné, le Président français. Certes, il ne l’a pas fait mais qu’à cela ne tienne. « Il serait bon que le prochain président ait moins de 70 ans. »

Sur les troisièmes mandats, les élections truquées, les atteintes aux droits qui nourrissent la frustration des peuples, Emmanuel Macron « n’a pas à donner de leçons. » Tant mieux. Ce serait si embarrassant.

Tout juste, en trois lignes, estime-t-il que l’Afrique a intérêt « à construire les règles, les voies et les moyens pour avoir des rendez-vous démocratiques réguliers et transparents. » Qu’importe si ces règles, qui existent, sont violées, dans le silence ou sous les applaudissements de Paris.

Contrairement à Alpha Condé, Ouattara « ne voulait pas se présenter »
Quand Emmanuel Macron n’est pas d’accord avec une grave violation des droits, voire quelques tombereaux de morts, il se fâche : il n’envoie pas de lettre de félicitation et il déjeune longuement. C’est à noter.

Son principal sujet d’agacement, ces derniers temps, c’est Alpha Condé, qui a d’ailleurs le fâcheux défaut d’être vieux.

« Le Président Condé a une carrière d’opposant qui aurait justifié qu’il organise de lui-même une bonne alternance. Et d’évidence, il a organisé un référendum et un changement de la Constitution uniquement pour pouvoir garder le pouvoir. C’est pour ça que je ne lui ai pas encore adressé de lettre de félicitations. »

Il n’en va pas de même en Côte d’Ivoire. Car le Président Ouattara « ne voulait pas se représenter pour un troisième mandat. » Emmanuel Macron le sait. Il n’était pas d’accord, d’ailleurs, avec ce projet et il le lui a dit tout de go, en septembre dernier. « Tout le monde a bien noté ce long déjeuner en tête à tête que nous avons eu. » Mazette !

Malheureusement, le Président Ouattara n’a pas écouté l’avis d’Emmanuel Macron. « Il a considéré qu’il était de son devoir d’y aller. » Et le Président français l’a bien compris.

Emmanuel Macron n’est pas très soucieux de la démocratie en Afrique mais il n’aime pas pour autant les militaires putschistes. Surtout au Mali. « Cela n’a échappé à personne : la transition en cours est militaire, pas démocratique. Notre rôle a été, en lien avec les dirigeants africains, de tout faire pour qu’elle soit la plus courte possible avec un engagement d’élections. »

La CEDEAO, dont la fermeté à l’égard de la junte a été beaucoup critiquée par les Africains qui lui reprochaient de ne pas être la CEDEAO des peuples mais plutôt un club de chefs d’Etat, a été soutenue dans sa raideur par la France. On s’en doutait. Mais maintenant, c’est clair.

Des groupes « strictement terroristes »
Lorsqu’Emmanuel Macron dit qu’il n’a pas « de jugement à porter », c’est qu’il en porte. Pas d’envolée sentimentale envers le Président malien et son gouvernement. « Je constate simplement que les autorités de transition ont réitéré leur volonté de lutter avec efficacité contre le terrorisme. » C’est le plus important pour la France et son engagement militaire.

Le Président français compte « faire évoluer Barkhane » dans les prochains mois. Mais pour cela, il a besoin d’une « réitération claire du soutien de nos partenaires de voir la France rester à leurs côtés. » L’évolution envisagée ne sera donc pas à la baisse. Car la France continue son combat au Mali contre « l’EIGS et les groupes strictement terroristes. » Yiad Ag Ghali, le chef de la coalition d’Al Qaida au Mali, est-il « strictement terroriste » ? Mystère.

Le gouvernement malien doit « s’inscrire dans la feuille de route claire que sont les accords d’Alger (qui) prévoient un dialogue avec différents groupes politiques et autonomistes » – bien noter que les autonomistes ne sont pas politiques.

« Mais cela ne veut pas dire qu’il faut dialoguer avec les groupes terroristes qui continuent à tuer des civils et des soldats, y compris les nôtres. Avec les terroristes, on ne discute pas. On combat. » Si les Maliens entendent discuter avec les groupes armés affiliés à Al Qaida, ce sera sans la France.

Mais attention ! Il ne s’agirait pas non plus de combattre « toutes les formes de trafic dans la région. » « Ce serait absurde, » s’exclame Emmanuel Macron. Absurde en effet. Nous voilà rassurés, et, avec nous, les grands réseaux criminels qui sapent l’Etat dans la sous-région.

Emmanuel Macron n’aime pas non plus qu’on critique trop la France. Il veut bien « regarder l’histoire en face » mais pas de trop près. Sur l’intervention française en Libye, dont tous les analystes s’accordent à dire qu’elle est le détonateur de l’effondrement du Mali, il pèse bien ses mots. « Tous ceux qui sont intervenus, dont la France, ont une part de responsabilité dans l’anomie qui règne en Libye depuis 2011. » Anomie, c’est plus érudit qu’anarchie ou guerre civile. « Mais la question sahélienne ne se réduit pas à la question libyenne », conclut-il, stoppant là une dangereuse introspection.

A nouveau interrogé sur la démocratie, ce mot qu’il se refuse à prononcer, il estime qu’il faut changer d’habitudes et cite en modèles l’Ethiopien Abiy Ahmed, malheureusement aux prises ces derniers jours avec des massacres dans le Tigré, et le Ghanéen Nana Afuko-Addo. Car, on ne cesse d’y revenir, « c’est important de montrer que l’on peut avoir moins de 65 ans et devenir Président . »

C’est important aussi de montrer « que l’on peut quitter le pouvoir sans problème, comme le Nigérien Mahamadou Issoufou », continue-t-il, nous évitant, de justesse, « la référence pour l’Afrique » de son ministre des Affaires étrangères de passage à Niamey. Sans problème, c’est vite dit. Le Niger s’est évité, il est vrai, le principal risque d’alternance en éliminant de la course le chef de file de l’opposition Hama Amadou, dont la candidature a été invalidée par une Cour Constitutionnelle aux couleurs du parti au pouvoir.

D’ailleurs, Emmanuel Macron, toujours innovant, a une idée de génie. Pour en finir avec ces fâcheux problèmes démocratiques, il a trouvé la solution : « rassurer les dirigeants en leur expliquant ce qu’ils deviendront quand ils ne seront plus au pouvoir. Car beaucoup de ceux qui s’y attardent éprouvent au fond une espèce de peur panique à l’idée de ne plus pouvoir rester dans leur pays, de ne plus avoir de statut ou à l’idée qu’eux ou leur famille aient des ennuis judiciaires. » On se demande bien pourquoi ils craindraient quoi que ce soit de leurs peuples, après avoir si bien gouverné. Emmanuel Macron n’approfondit pas. Mais il dessine une solution inédite : une sorte d’impunité à vie, avec, peut-être, une jolie petite retraite dans un EPADH pour dictateurs…Quelle belle idée !


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