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La traite et l’esclavage vus par Alexandre Dumas

histoires oubliées, histoires occultées

D 14 octobre 2016     H 05:02     A Alexandre Dumas     C 0 messages


Vouloir séparer les Dumas de l’esclavage – comme l’ont fait les
collaborateurs à Paris en 1943 et comme a tenté de le faire Franck
Briffaut, le maire (Front national) de Villers-Cotterêts, en 2014 –
c’est vouloir occulter un texte peu connu d’Alexandre Dumas où la traite
et l’esclavage (condition subie par le général Dumas et sa mère) sont
dénoncés avec une violence peu commune.

Sans doute, vous savez ce qu’est la traite ? Non vous ne le savez pas
ou, du moins, vous n’avez jeté qu’un regard superficiel sur cette
opération étrange où les hommes se sont faits vendeurs d’hommes.
Quand un capitaine négrier veut faire la traite, il s’approche des côtes
d’Afrique et fait prévenir quelqu’un de ces petits souverains qui
bordent la côte qu’il est là, porteur de marchandises d’Europe, et qu’il
voudrait échanger ces marchandises contre un chargement de deux ou trois
cents nègres ; puis il envoie un échantillon de ses marchandises au
souverain avec lequel il veut traiter, fait accompagner ces échantillons
d’un présent d’eau-de-vie et attend.

Hélas, il n’attend pas longtemps : l’obscurité venue, il peut voir
l’incendie courir de village en village ; dans le silence nocturne, il
peut entendre les plaintes des mères à qui on arrache leurs fils, des
enfants à qui on arrache leur père, et, au milieu de tout cela, les cris
de mort de ceux qui aiment mieux mourir tout de suite que d’aller
traîner une vie languissante loin du toit de la famille, loin du ciel de
la patrie.

Le lendemain, on raconte à bord que le roi nègre a été repoussé ; que
les malheureux qu’on voulait enlever ont combattu avec l’acharnement du
désespoir ; qu’une nouvelle attaque est organisée pour la nuit prochaine
et que la livraison de la marchandise ne peut être faite que le lendemain.
La nuit venue, le combat, l’incendie et les plaintes recommencent ; le
carnage dure toute la nuit, et, le matin, on apprend qu’il faudra encore
attendre jusqu’au lendemain si l’on veut avoir la cargaison demandée.
Mais, cette nuit, on l’aura certainement, car le roi repoussé a ordonné
à ses soldats de prendre les esclaves promis dans ses propres états ; il
fera entourer deux ou trois de ses villages à lui, et, fidèle à la
parole donnée, il livrera ses sujets, ne pouvant livrer ses ennemis.
Enfin, le troisième jour, on voir arriver quatre cents nègres enchaînés,
suivis des mères, des femmes, des filles et des sœurs, si l’on n’a
besoin que d’hommes ; car, si l’on a besoin de femmes, les femmes, les
filles et les sœurs sont enchaînées avec les frères, les pères et les maris.
Alors, on s’informe et l’on apprend que, pendant ces deux nuits, quatre
mille hommes ont péri pour que le roi spéculateur arrivât à en livrer
quatre cents.

En ne croyez pas que j’exagère : je raconte ; je raconte ce qui est arrivé.
Maintenant, jetons les yeux sur cette côte aride. Voyons-y les
malheureux nègres couchés et exposés nus aux regards et à
l’investigation des fréteurs européens.

Quand les chirurgiens ont attentivement examiné ceux des nègres qu’ils
jugent sains, agiles, robustes et bien constitués, ils les approuvent
comme bons, les reçoivent au nom du capitaine, ainsi que des chevaux et
des bœufs et, ainsi que des chevaux et des bœufs, ils les font marquer à
l’épaule avec un fer rouge : cette marque, ce sont les lettres initiales
du nom du vaisseau et du commandant qui les a achetés.
Puis, au fur et à mesure qu’on les marque, on les enchaîne deux à deux
et on les conduit au fond du navire qui, pendant deux mois, doit leur
servir de prison ou de tombeau.

Souvent, pendant une traversée – tant leur horreur de l’esclavage est
grande ! – deux, quatre, six de ces malheureux conviennent de se jeter à
la mer, exécutent leur dessein et, comme ils sont liés, trouvent la mort
dans les profondeurs de l’Océan.

Cependant, comme on les surveille de près, le plus grand nombre des
esclaves arrivent ordinairement dans le vaisseau. Aussitôt, ils sont
descendus à fond de cale ; c’est là que cinq ou six cents malheureux sont
entassés pêle-mêle dans un espace mesuré à la longueur de leur corps, ne
voyant la lumière que par l’ouverture des écoutilles, ne respirant nuit
et jour qu’un air qui d’insalubre, devient pestiféré par le séjour
constant des exhalaisons humaines et des excréments qui y séjournent ;
alors, du mélange de toutes ces exhalaisons putrides, résulte une
infection douloureuse qui corrompt le sang et cause une foule de
maladies inflammatoires, lesquelles font périr le quart et quelquefois
le tiers de tous les esclaves dans le seul espace de deux mois ou trois
mois et demi que dure ordinairement la traversée.

Beaucoup refusent de manger dans l’espoir de finir leurs tourments par
une mort plus prompte ; mais sur ce refus de manger, on brise avec des
barres de fer, à plusieurs endroits, les bras et les jambes des
malheureux récalcitrants qui, par les cris horribles qu’ils poussent,
répandent l’effroi parmi leurs compagnons et les obligent à faire, dans
la crainte de subir le même traitement, ce qu’ils refusaient à faire
avec autant de force que de raison.

Le capitaine d’un bâtiment s’aperçut que plusieurs esclaves se parlaient
à l’oreille, que plusieurs femmes avaient l’air de propager un secret ;
il s’imagina enfin que plusieurs noirs conspiraient pour recouvrer leur
liberté ; alors, sans s’assurer si ses soupçons étaient fondés,
savez-vous ce que fit le capitaine ? Il condamna sur-le-champ deux de
ces malheureux à mort, un homme et une femme, et prononça la sentence en
étendant la main vers l’homme qui devait mourir le premier ; à l’instant
même, le malheureux fut égorgé devant ses frères, puis on lui arracha le
cœur, le foie et les entrailles, qui furent répandus à terre et, comme
ils étaient trois cents esclaves sur le bâtiment, on coupa le cœur, le
foie et les entrailles en trois cents morceaux qu’on força les
compagnons du mort de manger crus et ensanglantés, le capitaine menaçant
du même supplice quiconque refuserait cette horrible nourriture.
Peu satisfait de cette exécution, le cruel capitaine désigna ensuite la
femme à ses bourreaux ; les ordres avaient été donnés d’avance et le
supplice était réglé. La pauvre créature fut attachée avec des cordes
par les deux pouces et suspendue à un mât jusqu’à ce que ses pieds
eussent perdu terre. On lui enleva les quelques haillons qui la
couvraient et on la fouetta d’abord jusqu’à ce que le sang ruisselât par
tout son corps. Puis, avec des rasoirs, on lui découpa la peau ; et,
pour être mangés aussi par les trois cents esclaves, on lui enleva du
corps trois cents morceaux de chair, si bien que ses os furent mis à
découvert et qu’elle expira dans les plus cruelles tortures.
Voilà ce que souffrent les malheureux nègres pendant la traversée ;
maintenant disons ce qu’ils ont à souffrir une fois arrivés.

Un tiers, à peu près, est mort dans la traversée ; bornons-nous au quart
et vous allez voir où le calcul mortuaire va nous mener.
Le scorbut, les fièvres fondent sur eux au moment où leurs pieds
touchent terre et en enlèvent encore le quart ; c’est un tribut que le
climat impose à ceux qui, d’Afrique, passent aux îles américaines.

Or l’Angleterre exporte chaque année cent mille noirs et la France la
moitié ; cent cinquante mille à elles deux ; c’est donc soixante quinze
mille nègres que deux nations placées à la tête de la civilisation font
périr tous les ans pour en donner soixante quinze mille autres aux
colonies. Calculez, vous qui m’écoutez ici, calculez quel nombre immense
de victimes ont, sans en tirer aucun bénéfice, fait périr ces deux
nations depuis deux cents ans que dure ce commerce ; soixante quinze
mille nègres par an, pendant deux cents ans, donnent un chiffre de
quinze millions d’hommes détruits ; et si vous ajoutez à ce douloureux
calcul un chiffre égal pour tous les esclaves dont les autres royaumes
d’Europe ont causé la mort, vous aurez trente millions de créatures
enlevées de la surface du globe par l’insatiable cupidité des blancs !
Si lorsque la mer a pris sa dîme ; si lorsque la fièvre a pris son
tribut, quelque espérance de bonheur restait au moins à ceux qui
survivent, si leur séjour dans l’exil était tolérable ; s’ils trouvaient
seulement des maîtres qui les traitassent comme on traite des animaux,
cela serait supportable encore. Mais une fois arrivés, une fois vendus,
le travail qu’on exige de ces malheureux est au-dessus des forces
humaines. Dès la pointe du jour, ils sont appelés aux travaux et,
jusqu’à midi, ils doivent les continuer sans interruption ; à midi, il
leur est enfin permis de manger ; mais à deux heures, sous le soleil
ardent de l’équateur, il faut reprendre sa tâche et la poursuivre
jusqu’à la fin du jour ; et pendant ce temps, ils sont suivis,
surveillés, punis par des conducteurs qui frappent à grands coups de
fouet ceux qui travaillent avec quelque nonchalance. Enfin, avant de les
laisser rentrer dans leurs tristes cabanes, on les oblige encore à faire
le travail de l’habitation, c’est-à-dire à ramasser du fourrage pour les
troupeaux, à charroyer du bois pour les maîtres, du charbon pour les
cuisines, du foin pour les chevaux ; de sorte qu’il arrive souvent qu’il
est minuit ou une heure avant qu’ils arrivent à leurs cases. Alors, il
leur reste à peine le temps de piler et de faire bouillir un peu de
manioc pour leur nourriture ; puis, pendant qu’il cuit, ils se couchent
sur une natte où, bien souvent écrasés de fatigue, ils s’endorment, et
où le travail du lendemain vient les prendre avant qu’ils aient eu le
temps de satisfaire la faim qui les dévore ou le sommeil qui les poursuit.
Savez-vous comment calcule un colon ? Non, vous ne le savez pas ? Alors
écoutez-le :

Mes nègres me reviennent l’un dans l’autre à quarante livres ; chacun me
rapporte environ, tous frais faits, sept livres de bénéfice en les
nourrissant comme il faut ; mais, en retranchant sur leur nourriture
seulement la valeur de deux deniers par jour, cette économie sur chaque
nègre me donne trois livres de profit, c’est-à-dire neuf cents livres
sur mes trois cents nègres, en sus des sept livres que chacun me donnait
déjà. Par ce moyen, j’arrive à faire, par an, sur chacun de mes
esclaves, dix livres de bénéfice ; ce qui porte le revenu net de mon
habitation à trois mille livres. Il est vrai qu’en suivant le plan de
cette administration économique, mes nègres ne durent tout au plus que
huit ou neuf ans, mais qu’importe, puisqu’au bout de quatre ans, chaque
nègre m’a rendu les quarante livres qu’il m’a coûté. Donc, ne vécût-il
plus que quatre ou cinq ans, c’est son affaire, puisque le surplus des
quatre années est un pur bénéfice. L’esclave meurt ; bon voyage ! avec
le seul profit que j’ai fait sur sa nourriture pendant sept ou huit ans,
j’ai de quoi racheter un autre nègre jeune, robuste, au lieu d’un être
épuisé, qui n’est plus bon à rien, et vous comprenez, sur trois cents
esclaves, cette économie est immense.

Alexandre Dumas, 1853 (texte adapté par Claude Ribbe).

Source :

http://www.une-autre-histoire.org

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